Ce que la rue permet. Frédéric Boivin
Longtemps attiré par la scène et les lumières artificielles, Frédéric a trouvé dans la rue un espace plus ouvert, plus imprévisible, où le regard se confronte au réel sans filet. Membre de Street Photography France, il aborde la photographie de rue comme une marche patiente, un exercice d’attention où la forme, la lumière et l’instant cherchent encore leur juste équilibre.
Entre attirance pour le cadre, fascination pour les contrastes et désir croissant de se rapprocher de l’humain, Frédéric raconte ici un cheminement fait de doutes, de retours en arrière et de petits déclics. Une pratique sans urgence ni objectif de résultat, envisagée comme un exutoire nécessaire, où photographier devient avant tout une manière d’être présent au monde.
On pose les questions à Frédéric …
Dans cette interview, Frédéric Boivin partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Frédéric : Ma première réponse pourrait naturellement s’orienter vers les nombreux livres photo que j’ai empruntés à la bibliothèque de Lyon. Néanmoins, je crois que j’ai réellement découvert la photographie de rue en déambulant avec mon appareil dans le sac à dos.
À l’époque, j’aimais marcher plusieurs heures par jour dans cette ville qui a été un vrai coup de cœur lorsque j’y ai emménagé en 2006. Ce n’est qu’après avoir réellement compris le fonctionnement d’un reflex que j’ai ressenti le besoin de développer ma pratique. Après quelques périples dans des salles sombres, j’ai eu besoin de sortir et de confronter mon regard à la lumière du jour. C’est là que la photographie de rue s’est imposée naturellement.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Frédéric : Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est l’évolution de mon matériel qui m’a poussé à sortir des salles de concert pour aller vers la photographie. J’étais à l’époque presque subjugué par le rendu du simple 50 mm f/1.8, et j’avais l’impression d’obtenir enfin cet aspect un peu « cinématographique » que j’admirais dans certains livres.
Si l’humain était au centre de mes photos live, dans la rue je me suis longtemps focalisé uniquement sur l’architecture urbaine, les détails, les contrastes, les formes et les ombres. C’était une approche plus technique et graphique que réellement vivante. Et même si j’ai commencé à sortir pour photographier dès 2010, je crois qu’au fond de moi j’ai encore du mal à me considérer comme un photographe de rue.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Frédéric : Je suis autodidacte et j’ai très vite eu la curiosité de tester tout ce qui m’était possible sur mes boîtiers, mon premier vrai compagnon étant un Panasonic TZ10, parfait pour débuter. Le 50 mm f/1.8 a longtemps été ma focale de prédilection sur mes Canon, même si le Sigma Art 85 mm f/1.4 l’a remplacé un temps avant que son poids trop visible ne me fasse revenir à des compacts comme le Fuji X30 et le Leica D-Lux Typ 109. Mon Fuji étant tombé en panne cette année, j’ai choisi comme remplaçant un modèle un peu plus âgé mais toujours redoutablement efficace : le Leica Q.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Frédéric : Clairement, je trouve que mon petit X30 était vraiment l’appareil ultime pour la street photo : compact, discret, facile à emmener partout. Même si la qualité d’image me frustrait parfois par rapport à mon matériel pro, je ne peux qu’adhérer à l’idée que le meilleur appareil reste celui que l’on a sur soi.
Actuellement, je suis encore en phase d’apprentissage avec le Leica Q. Malgré son âge, sa qualité d’image me bluffe, et la focale fixe ajoute un vrai challenge dans la pratique de la photographie de rue.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Frédéric : Soyons humbles (mais pas trop…). Si dans certains domaines je pense avoir développé une certaine identité, en photographie de rue je me cherche encore. Mon regard reste attiré par les formes et les contrastes, mais j’essaie aujourd’hui de rendre ces images plus vivantes et organiques. Je m’ouvre d’ailleurs de plus en plus à la couleur.
Je dois reconnaître que je rate parfois des scènes parce que je me focalise trop sur le cadre plutôt que sur l’instant. C’est mon axe d’amélioration principal : devenir plus instinctif dans mes cadrages pour ne plus laisser filer les moments forts.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Frédéric : Je vois cela en trois strates. La première est historique : Cartier-Bresson. Quand j’ai découvert ses photos, j’ai été tellement frappé que je les photocopiais pour les encadrer chez moi (le résultat était évidemment affreux). J’ai longtemps affiché dans mon appartement de mauvais tirages de Ronis et de Cartier-Bresson, complètement subjugué par ce que leurs images dégageaient.
Ensuite est venue Vivian Maier. Son histoire et son travail me semblent indissociables, mais ce qui me fascinait surtout était l’idée de photographier sans jamais chercher à montrer son travail.
Enfin, la troisième strate est presque l’opposé de Maier : Instagram. Je ne citerai personne, car j’ai surtout traversé une phase où je « consommais » des hashtags plus que des photographes.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Frédéric : Ce n’est peut-être pas ma préférée, mais je vais évoquer l’une des dernières photos que j’ai prises à Cracovie. C’était l’hiver, et un soleil rasant avait décidé de percer une artère.
Je me suis retrouvé presque nez à nez avec cette personne, partagé entre l’envie de la photographier et celle de ne pas me faire remarquer. J’ai raté l’occasion au premier passage, puis décidé de refaire un tour. Au final, j’ai pu faire ma photo. Elle est très classique, mais elle m’a procuré une énorme satisfaction.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Frédéric : Je me retrouve désormais avec un 28 mm… moi qui aime le 50 ou le 85 mm, c’est clairement un défi de devoir me rapprocher. Mais s’avancer vers une scène devient vite grisant, avec une approche plus incisive et sensorielle.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Frédéric : Je pars du principe de ne jamais photographier quelqu’un dans une situation qui le mettrait en désavantage. J’essaie de ne pas être intrusif et je n’apprécie pas les pratiques trop agressives.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Frédéric : Je croise les doigts, mais cela ne m’est encore jamais arrivé.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Frédéric : Voir la photographie de rue comme un marathon plutôt qu’un sprint. Ne pas se fixer d’objectifs de résultats, mais travailler la cohérence et le sens de ce que l’on produit.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Frédéric : Dépasser la phase technique pour être pleinement attentif à ce qui se passe autour de soi. Une fois les réglages maîtrisés, la créativité peut réellement s’exprimer.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Frédéric : Considérer la photographie de rue comme un exutoire, sans contrainte ni deadline, afin de préserver cette flamme originelle.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Frédéric : J’aimerais beaucoup, même si je ne suis pas très proactif. J’ai néanmoins en tête un projet ancien sur l’Écosse.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Frédéric : Via Instagram, presque par hasard. J’ai d’abord voulu soutenir le projet, puis m’impliquer davantage avec le temps.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Frédéric : La bienveillance, les échanges sur le Discord et la dynamique collective, devenue rare sur les réseaux sociaux.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Frédéric : Imaginer des référents locaux ou des pôles régionaux structurés pour dynamiser les zones moins représentées.

