« Ce que je ne vois pas, mais qui est là…» Matthias Varga

Matthias Varga découvre la photographie de rue un peu par hasard, un peu par besoin. Trop de temps passé devant l’écran, pas assez de lien avec le réel. Alors il sort, il marche, il observe. Et peu à peu, la rue devient son terrain de jeu, mais surtout un espace d’écoute et de regard. Pas de flash, pas de mise en scène : juste des instants pris sur le vif, souvent sans même s’en rendre compte.

Photographe autodidacte, il travaille avec un petit Leica, discret mais exigeant, et laisse beaucoup de place à l’intuition. Il s’intéresse à ce qui échappe à l’œil au premier abord. Ce qu’on ne voit pas, mais qui est là. Une silhouette, un reflet, une lumière qui traverse un visage. Il photographie comme on capte un souffle.

Dans cet entretien, il revient sur son approche de la photo de rue, ses influences, son matériel, ses hésitations aussi. Une conversation simple, honnête, comme ses images.

On pose les questions à Matthias …

Dans cette interview, Matthias Varga partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Matthias Varga : J’ai toujours aimé photographier les gens, mais au sens strict la photographie de rue était pour moi récemment presqu’un besoin psychologique. Je passe trop de temps devant l’écran, sortir et rencontrer les gens est devenu de plus en plus vital.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Matthias Varga : Avec des sorties régulières et sans autre but, seulement depuis quelques mois. Mais la photographie, avec une intensité variable, est depuis longtemps présente dans ma vie, et j’ai fait pas mal de photos avant qui pourraient être appelées « street photos ». Mais pour le moment je ne voudrais pas réinterpréter et recycler mes anciens clichés. Je suis reparti sur d’autres bases.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Matthias Varga : Je suis plutôt autodidacte, mais à une époque j’étais régulièrement l’interprète d’un ami photographe professionnel pendant ses stages d’été. Dans ces derniers temps j’ai regardé de nombreuses vidéos sur internet sur la méthode de travail des Street Photographers et évidemment sur le post-traitement des photos. Pour mon travail j’utilise certains logiciels Adobe (Photoshop également), j’ai dû apprendre un peu le fonctionnement de Lightroom Classic.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Matthias Varga : J’ai eu différents réflex, j’ai utilisé relativement longtemps un compact Sony RX100 III, mais avant ce Sony j’ai possédé un Leica D-Lux 3 et j’ai eu l’impression que c’était l’appareil qui me convenait le mieux. Quand j’ai pris la décision de me mettre à la photographie de rue j’ai hésité un peu entre Ricoch GRIII et Leica D-Lux 8, mais finalement je n’ai pas pu résister à Leica. Et j’aime beaucoup ce petit appareil assez polyvalent. Je vois ses limites également, mais j’ai besoin d’un peu plus de temps pour voir plus distinctement la différence entre mes limites et celles du boîtier…

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Matthias Varga : Mon Leica avec juste un filtre anti-UV dans un étui simple mais qui protège bien.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Matthias Varga : Je cherche les moments qui sortent de l’ordinaire mais qui ne sont pas forcément extraordinaires. Je dirais que je cherche les moments inspirés. Si tout va bien je les ressens, mais je ne les vois pas vraiment, parce que ce sont des fragments du moment que nous ne sommes pas capables de distinguer… Je les vois (ou pas) postérieurement sur l’écran. Souvent pendant le post-traitement, je découvre les détails importants que je n’ai pas aperçus (au moins consciemment) quand j’ai pris la photo, et ces détails après ajoutent vraiment une touche unique. En fait c’est ce qui m’intéresse le plus : ce que je ne vois pas, mais qui est là…
Je travaille en couleur et en noir et blanc. J’aime enregistrer la constellation inattendue et éphémère des couleurs et des formes sur mes photos en couleur. Et bien sûr j’aime le jeu de lumière dans l’espace et son interaction avec les êtres humains, les contrastes, les différents gris en noir et blanc. Structurellement je suis assez attiré par la règle du nombre d’or.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Matthias Varga : Je pense qu’une grande partie de l’histoire de la photographie était de la photographie de rue. Il n’y a pas très longtemps j’ai vu à Budapest des expos de Robert Capa et d’André Kertész. En plus, dans le même musée il y avait une expo de Sylvia Plachy. Oh mon Dieu, j’ai dit. Mais restant avec les classiques je regarde souvent Rui Palha, Ferdinando Scianna et Saul Leiter qui sont incroyables. J’aime énormément l’univers de Branard Plossu, son humanité… Je me prépare depuis un certain temps à prendre des portraits dans la rue, et dans ce domaine j’ai beaucoup appris des vidéos de Paul Reid, de Matt Peers. Mais Peter Turnley, David Ken ou Ovidu Selaru sont parmi mes favoris.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Matthias Varga : L’homme qui marche devant une vitre bleu-gris est apparu de nulle part. Je l’ai pris presque instinctivement. J’ai compris quand j’ai regardé sur l’écran à la maison que tout était parfait : les couleurs, la lumière, le mouvement, l’élan.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Matthias Varga : Parfois ça marche bien, en une demi-heure je prends plusieurs bonnes photos même dans le même endroit, parfois ça ne marche pas du tout. Finalement il faut être très concentré et équilibré pour réussir. Et souvent les meilleurs clichés ne sont pas ceux auxquels j’ai pensé, pas ceux qui étaient le mieux préparés.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Matthias Varga : Je n’ai pas beaucoup d’histoires. Peut-être celle-ci : Lundi de Pâques au matin devant la sortie d’un supermarché Carrefour en centre-ville de Bruxelles un jeune homme avec un grand bouquet de tulipes blanches, un regard un peu perdu mais rayonnant, vraiment beau. Je le prends, mais dans un second temps son visage a complètement changé, est devenu « normal ». Il a bien compris ce qui s’est passé. J’ai souri, et lui aussi. C’était sans paroles.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Matthias Varga : Je ne prends jamais les gens qui sont dans une situation fragile, je ne veux pas les montrer comme ils ne voudraient pas être vus. C’est le plus important pour moi. Une certaine compassion, ou quelque chose comme ça. Et une autre chose qui me semble importante : je ne sors jamais l’appareil dans les endroits où les gens peuvent se sentir coincés par mon boîtier, où ils n’ont pas de possibilité de se protéger d’être capturés (dans le métro, dans un bus).

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Matthias Varga : J’essaie toujours d’être inaperçu. Je comprends si les gens se méfient, parce que moi-même je n’aime pas être photographié.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Matthias Varga : Je n’ai pas beaucoup d’expérience. Pour moi le plus important est de sortir, même s’il fait mauvais, même s’il pleut. Marcher, regarder ou attendre patiemment dans un endroit où il y a quelque chose de prometteur. Et sourire un peu aux gens, peut-être le plus important.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Matthias Varga : J’aime regarder les photos des autres, surtout des photographes qui m’inspirent. Les classiques et les contemporains. Par contre, pas la peine de regarder des tonnes de photos. Il vaut mieux re-regarder nos maîtres avec les nouvelles expériences que nous avons vécues.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Matthias Varga : Comme j’ai déjà mentionné je voudrais faire des portraits de rue, mais il faut encore, je pense, m’entraîner techniquement et humainement également. Je regarde sur les vidéos, comment travaille par exemple Matt Peers avec son magnifique vieux Rolleiflex. C’est magique. Je voudrais bien arriver à faire quelque chose comme ça, mais à ma manière, avec mes outils, dans mon milieu et avec ma personnalité.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Matthias Varga : Non, il n’y a pas projets d’expo pour le moment, mais j’ai fait imprimer quelques clichés récemment sur papier photo Hahnemühle qui m’ont convaincu que ce rendu n’existe pas sur un écran. J’aime beaucoup les tirages dont la taille n’est pas grande et qui demandent au spectateur de s’approcher. Peut-être un jour, je peux faire une expo de ce type, en attendant j’ai commencé à faire des cahiers (« Mon photo journal ») avec une sélection de mes dernières photos que je publie sur internet (je ne suis pas sur les médias sociaux).

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Matthias Varga : Je pense que j’ai vu certaines vidéos sur YouTube, j’ai regardé le site et je l’ai trouvé formidable. Une communauté sans élitisme, en même temps avec des exigences.

SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Matthias Varga : Ça m’aidera, j’espère, à garder l’élan, connaître le travail des autres. Et peut-être lier des amitiés photographiques.

SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Matthias Varga : Je suis vraiment nouveau ici, il faudrait connaître mieux Street Photography France pour sortir des idées. Dans un an je pourrai certainement proposer des choses. Pour le moment tout ce que je vois est plutôt bien inventé et bien réfléchi.


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