Au-delà des Apparences : La Photographie de Rue Mélancolique de Matthieu Fournel
On pose les questions à Matthieu…
Dans cette interview, Matthieu Fournel partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Votre style de photographie de rue est décrit comme « mélancolique ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix esthétique et sur la façon dont vous parvenez à transmettre cette émotion à travers vos photos ?
Matthieu Fournel : Je pense que la mélancolie est un sentiment qu’on a tous ressenti au moins une fois dans sa vie, c’est aussi un sentiment très ambivalent, un mélange de joie, de regret et d’amertume. C’est cette portée universelle et cette ambiguïté que j’essaye d’exploiter dans mes photos en introduisant toujours plusieurs niveaux de lectures avec un touche d’humour et des éléments qui touchent tout le monde.
SPF : Comment choisissez-vous vos sujets et vos scènes pour créer cette ambiance mélancolique ? Y a-t-il des éléments spécifiques que vous recherchez dans votre environnement urbain ?
Matthieu Fournel : Dans un premier temps, le choix du noir est blanc est essentiel pour moi. Il dénude la photo au profit du message que porte la photo, il rend plus clair les émotions. Pour les sujets et les éléments, je n’ai pas de critères spécifiques, disons que ce qui va déclencher mon intérêt ce sera toujours un contraste (entre deux personnes, entre une personne et son cadre) et de la, j’essaye de composer en exploitant ce contraste. Les affiches de publicité dans la rue sont toujours un très bon point de départ.
SPF : Les photographies en couleur et en noir et blanc peuvent évoquer des émotions différentes. Comment décidez-vous quelles photos seront en couleur et lesquelles en noir et blanc pour renforcer votre message mélancolique ?
Matthieu Fournel : Le noir et blanc va être mon style par défaut. Son pouvoir de synthèse épure la photo et la rend plus propice à l’expression d’émotions brutes, clarifie la lecture pour les spectateurs et rend clair un message. Je trouve que la couleur, à moins de la maîtriser parfaitement (ce qui n’est pas mon cas) distrait.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience où vous avez réussi à capturer une forte émotion mélancolique dans une de vos photos de rue ? Quels éléments de la scène ou de la composition ont contribué à cet effet ?
Matthieu Fournel : Je pense à une photo que j’ai prise à la gare d’Osaka en 2018. Une dame seule attendait le métro mais à côté d’elle une file d’attente s’était formée. La mise en contraste de cette file d’attente et de la dame accentue l’impression de solitude. Le cadre très urbain de la gare et l’impression de vitesse du métro qui passe derrière renforce encore plus cette impression d’isolement, un peu comme dans le livre Gros Câlin de Romain Gary qui parle de la solitude en milieu urbain.
SPF : La mélancolie peut parfois être perçue comme une émotion personnelle. Comment parvenez-vous à créer des connexions avec vos sujets tout en capturant cette émotion sans empiéter sur leur vie privée ?
Matthieu Fournel : Je suis rarement proche (physiquement) de mes sujets comme peuvent l’être d’autres photographes comme Bruce Gilden par exemple. J’essaye toujours d’intégrer un sujet pour qu’il prenne sa place dans une composition plus large mais le sujet ne doit pas prendre le pas sur la composition. Cette distance physique naturellement fait que je n’empiète pas sur la vie privée des gens.
SPF : Pouvez-vous nous parler des défis techniques que vous relevez lors de la prise de photos en noir et blanc pour obtenir un résultat mélancolique ? Quels réglages ou techniques de post-traitement préférez-vous utiliser ?
Matthieu Fournel : En prise de vue je fais beaucoup de zone focusing pour pouvoir réagir très vite et ne pas subir la durée de mise au point. Post-traitement, je m’inspire beaucoup des street-photographes japonais. Leur manière d’utiliser de très fort contraste et leur vision un peu “crue” du monde qui les entoure donne un travail très fort.
SPF : Comment réagissent généralement les spectateurs de votre travail ? Quelles émotions espérez-vous qu’ils ressentent en regardant vos photos ?
Matthieu Fournel : J’adore prendre des photos à plusieurs niveaux de lecture. Souvent les spectateurs sont interloqués au départ, puis quand ils comprennent le fond de la photo cela déclenche un rire, un sourire, n’importe quelle émotion. C’est cela que je recherche dans mes photos, déclencher une réflexion puis une émotion, je veux que mes photos interloquent.
SPF : Les photographes de rue ont souvent des histoires intéressantes à partager sur leurs rencontres avec des inconnus dans la rue. Y a-t-il une expérience de ce type qui vous a particulièrement marqué ?
Matthieu Fournel : J’ai toujours été terrifié, même après plusieurs années de pratique, à l’idée de parler aux inconnus pour les prendre en photo. Ma vision de la photographie de rue -intègrer les gens dans une composition plutôt que de laisser le sujet prendre le pas sur la composition – fait que j’ai une distance naturelle avec les gens. Je n’ai pas besoin de leur parler. Un jour j’ai croisé un homme qui avait un chien de race shiba inu et un t-shirt à l’effigie du chien. Je ne pouvais pas passer à côté, je me suis résolu à lui demander un portrait et il a accepté sans problème et a même souri !
SPF : Envisagez-vous d’explorer d’autres styles ou thèmes dans votre photographie de rue à l’avenir, ou comptez-vous approfondir davantage le style mélancolique ?
Matthieu Fournel : J’expérimente plusieurs choses en ce moment, comme le style minimaliste mais qui manque beaucoup d’émotions pour moi. J’essaye donc de trouver un moyen d’intégrer de l’émotion dans un style qui n’a pas forcément vocation à le faire.
Je me suis également essayé à une photographie plus figurative en faisant les 50 challenges de David Gibson et ça a vraiment débloqué ma créativité (notamment le challenge de trouver des visages dans des objets, partout dans la rue).
SPF : Enfin, pourriez-vous partager un conseil ou une astuce pour les photographes qui souhaitent développer leur propre style distinctif en photographie de rue, en particulier s’ils sont attirés par l’expression des émotions ?
Matthieu Fournel : Lisez ! Lisez beaucoup de biographies de photographes célèbres, allez voir le plus d’expositions possible, regardez des livres photos. Un jour vous trouverez une photo qui vous déclenchera une émotion particulière (moi c’était les photographies de nuit de Brassaï) et vous aurez envie de faire pareil. D’abord en imitant, puis avec un peu de chance et surtout de persévérance en ajoutant votre propre patte.
