Wolf Nitschke : Ne jamais être pressé
Chez certains photographes, la rue est un terrain. Chez d’autres, elle devient un état d’esprit. Membre de SPF, Wolf Nitschke appartient à cette seconde catégorie. Son regard s’est formé dans le mouvement — celui des voyages précoces, des villes traversées avant même d’avoir l’âge d’en garder des souvenirs nets. Ce flou originel n’est pas une faiblesse : il est devenu une méthode.
Architecte de formation, documentariste par nécessité, flâneur par conviction, il avance avec une discipline minimale et une attention maximale. Un boîtier, deux focales, parfois un objectif à décentrement — et surtout une disponibilité au monde. Chez lui, la technique s’efface pour laisser place à la lumière, aux superpositions, aux instants qui respirent.
Entre les reflets d’un café parisien, les célébrations chorégraphiées de Corée du Nord ou les couloirs labyrinthiques de Chung King Mansions à Hong Kong, sa photographie explore ce point de bascule où le réel devient presque fiction. Sans jamais forcer le trait. Sans jamais être pressé.
On pose les questions à Wolf…
Dans cette interview, Wolf Nitschke partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Wolf Nitschke : J’ai grandi dans un univers où l’art, les beaux livres de photographie et le cinéma étaient omniprésents, grâce au travail de mon père à l’Institut Goethe. Mais ce qui a vraiment marqué mon regard, c’est les voyages — même si, pour beaucoup de ces expériences, j’étais trop jeune pour en garder des souvenirs précis.
Dès l’âge d’un mois, j’ai pris l’avion, et avant même mes cinq ans, j’avais déjà traversé une grande partie de l’Asie : Singapour, Hong Kong, la Chine à peine ouverte, l’Indonésie, la Birmanie, la Malaisie, la Thaïlande, le Japon, la Nouvelle-Zélande, l’Australie… Des lieux que nous découvrions bien avant qu’ils ne deviennent des destinations touristiques. Ces voyages, souvent flous dans ma mémoire, ont pourtant déposé en moi une curiosité insatiable—pour les cultures, les paysages, les visages, les histoires. Ils ont façonné ma façon de voir le monde, même si je ne pourrais pas toujours en raconter les détails.
Ce qui reste, c’est cette sensation d’avoir été bercé par le mouvement, par la découverte. Ces expériences précoces m’ont appris à chercher l’invisible, à m’intéresser à ce qui se cache derrière les apparences. Aujourd’hui, c’est cette soif-là, plus que les souvenirs concrets, qui continue de me pousser à explorer, à photographier, à raconter.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Wolf Nitschke : Je pratique la photographie de manière régulière depuis environ 15 ans. Mais mon chemin a commencé avec l’architecture : à la base je suis designer et je travaillais dans un grand bureau d’architecture dans des centres mondiaux. Je m’occupais initialement de la photographie des projets comme un petit complément à mon travail principal, mais, ayant l’œil pour ça, on m’a progressivement confié davantage de responsabilités. Pendant tout ce temps, je pratiquais aussi, de manière informelle, la photographie de rue à côté.
Au départ, je me concentrais surtout sur le paysage, l’architecture d’art et de petits documentaires — par exemple sur la Corée du Nord ou Melbourne pendant la pandémie. C’est probablement là que ma pratique de la photographie de rue est devenue plus sérieuse.
Mais j’ai toujours capturé des instants urbains, bien avant que cela devienne une pratique structurée. Pour moi, la photographie de rue n’est pas seulement une discipline : c’est souvent le point de départ de tout ce que je fais.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Wolf Nitschke : Je suis autodidacte.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Wolf Nitschke : Un boîtier, une ou deux focales fixes, parfois un objectif à décentrement adapté (Pentax 645/67 avec adapteur Kipon) pour des angles écentrés et un rendu cinématographique. J’ajoute un carnet pour les notes—héritage de mon travail documentaire. Peut-être un flash. Le reste est superflu pour la rue.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Wolf Nitschke : Le Leica M, parce qu’il s’efface devant le sujet. Après des années à tester d’autres systèmes (Rollei 35, Olympus film compactes, Nikon EM, D80, D700, Sony s7rii, Fuji X-T3/Pro-2 et GFX50s), c’est le seul qui réponde à mes besoins en rue, et en architecture, et en paysage—sans compromis. Les objectifs à décentrement sont indispensables en architecture et précieux en paysage — en rue, ils deviennent un outil à usage décalé dans les deux sens, offrant des possibilités inédites. Quant aux Voigtlander, ils offrent une qualité exceptionnelle à un prix très accessible—un atout clé pour rendre le système Leica viable.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Wolf Nitschke : Je ne cherche pas un style, je laisse le style me rattraper. Mon attention reste sur le moment, la lumière et la rencontre avec les gens.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Wolf Nitschke : Par abstraction, si je devais en choisir un, ce serait Saul Leiter. D’abord, il a fait ce que personne ne faisait à l’époque : shooter en couleur. Mais ce que j’adore chez lui, ce sont ses couches de lumière, ses superpositions et son incroyable humilité. Chez Leiter, chaque image respire, prend son temps.
Et même si son style m’inspire, ce qui m’inspire le plus au fond, c’est sa philosophie : ne jamais être pressé.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Wolf Nitschke : Il y a plutôt une multitude de petits moments… Mais celui qui m’a le plus étonné sur le moment est celui d’une femme d’âge mûr, photographiée à travers la vitre d’un café, plongée dans une attitude pensive. Son visage s’est alors superposé au reflet d’un jeune adolescent passant devant la vitre, dans une pose étrangement similaire — la main au menton — comme si l’image faisait surgir le souvenir silencieux de sa propre jeunesse.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Wolf Nitschke : Je me réveille, la météo est idéale : pluie, brouillard, tempête de neige… le rêve du photographe. Et pourtant, me voilà paralysé par le choix.
Un café, puis deux… et paf, l’élan est parti. Direction : l’admin. Trop souvent. C’est absurde.
Ma solution ? Me fixer 3 à 5 points de départ et des itinéraires clairs dans Paris, puis improviser une fois sur place. Avec toutes les possibilités qu’offre cette ville, le choix devient un piège — un vrai paradoxe du photographe parisien gâté.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Wolf Nitschke : L’expérience la plus mémorable – je dirais “malcovichienne” – s’est produite lors de mon projet sur l’architecture nord-coréenne comme outil de propagande, pendant le 100e anniversaire de Kim Il-sung.
En traversant la forêt, nous sommes tombés sur des “célébrations spontanées” : des gens qui chantaient et dansaient… très organisés. Chaque fois que je pointais mon appareil, ils dansaient ; dès que je le baissais, ils s’arrêtaient. Pendant quelques secondes, j’étais devenu le marionnettiste de Being John Malkovich.
Puis je me suis retrouvé seul avec un guide, et là, quelque chose d’étrange s’est produit : libéré de la surveillance d’État pour un instant, il a chanté sa chanson préférée — “My Way” de Frank Sinatra — dans les montagnes de Corée du Nord, au milieu des célébrations.
C’est ça, la photographie de rue — ou plutôt de propagande — dans des endroits comme celui-là : un mélange de théâtre absurde, de moments furtifs de vérité, et parfois d’une humanité qui perce malgré tout.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Wolf Nitschke : J’aborde la photographie de rue avant tout avec du bon sens et du respect. Je reste attentif aux réactions des personnes, et si quelqu’un se sent mal à l’aise, je m’arrête — c’est souvent bien plus efficace que n’importe quelle règle.
Quant à l’éthique, nous, on est que des artistes! Je la laisse plutôt à Ray-Ban et Facebook, pour savoir pourquoi ils ont mis des caméras cachées dans des lunettes à soleil.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Wolf Nitschke : Un sourire suffit souvent à résoudre les malentendus — mais parfois, la rue réserve de vraies surprises.
À Hong Kong, je photographiais un immeuble fou, rempli d’entrepreneurs avec des valises d’argent et de dealers dans les ruelles. Un homme s’est présenté : Limbu, ancien Gurkha. Il m’a emmené vers un groupe occupé à brûler des “offrandes”… si vous voyez ce que je veux dire.
Puis il a sorti une longue-vue estampillée Batman, a posé avec, et a insisté pour que je le photographie… avant de disparaître.
Curieux, j’ai demandé les noms des autres : le premier ? Limbu. Le deuxième ? Limbu. Tous les sept ? Limbu. Enfin… sauf le dernier, Joseph.
C’était drôle et déconcertant. La photo ? Le visage est caché derrière la longue-vue, donc aucun problème de vie privée. Moralité : les situations “délicates” en street photography ne concernent pas l’éthique mais la manière dont on interagit avec les gens. Et parfois, il s’agit juste d’un type nommé Limbu… avec une longue-vue Batman.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Wolf Nitschke : Pas de recette magique, mais deux choses: ne misez pas sur un revenu, et faites confiance à votre intuition. Respirez un coup… et sautez.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Wolf Nitschke : Ratez, ratez encore — c’est comme ça qu’on apprend. Et surtout, gardez votre humour : la photographie de rue, c’est un jeu, pas une science exacte. Ne vous laissez pas écraser par les conseils des autres — écoutez seulement ceux qui vous inspirent — et surtout, n’en faites pas une religion. Il n’y a pas une seule “bonne manière” de photographier la rue.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Wolf Nitschke : En ce moment, je repère toute une série de potentielles histoires à raconter. Pour moi, la photographie de rue est avant tout un espace de découverte et d’observation. Être à Paris, la capitale de la photographie, est à la fois exaltant et un peu vertigineux—il y a tellement à voir qu’on peut parfois se sentir submergé.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Wolf Nitschke : Je travaille actuellement sur un livre et une exposition autour de mon projet documentaire sur l’immeuble à Hong Kong — Chung King Mansions — dont je parlais plus tôt. Je continue de développer le contenu et je recherche le lieu et les partenaires les plus adaptés pour l’exposition. C’est un projet qui me tient vraiment à cœur, et je suis impatient de le partager dès que le format et le cadre seront parfaits — et bien sûr, je reste ouvert aux collaborations ou propositions qui pourraient enrichir le projet.

