Un Double Regard sur la Rue: L’interview de Sébastien Pelletier, Policier et Photographe de Rue
Dans le monde de la photographie de rue, Sébastien Pelletier se distingue par sa double identité fascinante. En tant que photographe de rue accompli et membre de Street Photography France, il capture les moments éphémères de la vie urbaine avec une perspective unique. Cependant, ce qui rend son histoire encore plus captivante, c’est qu’il est également un professionnel de la police avec 35 ans d’expérience sur la voie publique. Cette dualité entre l’objectif de l’appareil photo et celui du bouclier de police crée un équilibre subtil et offre un regard riche sur le monde qui l’entoure. Dans cette interview, Sébastien partage son expérience, ses réflexions sur la photographie en noir et blanc, et comment il parvient à concilier ces deux facettes de sa vie professionnelle, tout en poursuivant sa passion pour la photographie de rue. Découvrez son histoire, ses rencontres mémorables et ses projets futurs qui continuent de captiver le monde de la photographie de rue.
On pose les questions à Sébastien …
Dans cette interview, Sébastien Pelletier partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Vous êtes à la fois photographe de rue et policier. Comment ces deux domaines se complètent-ils ou se contrarient-ils dans votre vie professionnelle ?
Sébastien Pelletier : J’essaie de dissocier au maximum mes deux activités. La photographie de rue telle que je la pratique, est parfois antinomique avec ma profession. C’est pourquoi d’ailleurs, symboliquement, je change de casquette lorsque je photographie dans la rue. C’est une manière de me mettre dans un autre costume !
De manière plus technique, il est évident que mes 35 années de carrière de policier sur la voie publique m’ont permis d’exercer mon regard et ma concentration. En général, je vois des situations avant qu’elles n’arrivent, et anticipe assez facilement les mouvements des personnes dans la rue. C’est j’imagine une vraie plus-value pour cette activité photographique.
SPF : Beaucoup de photographes de rue disent que leur travail est une forme de médiation entre l’observateur et l’environnement urbain. Pouvez-vous partager une expérience où vous avez ressenti que votre appareil photo a eu un impact sur la situation que vous photographiiez en tant que policier ?
Sébastien Pelletier : Lorsque je photographie des manifestations, par exemple, il est évident que mon regard professionnel prend parfois le pas sur celui de photographe. Le regard d’un côté du bouclier ou de l’autre n’est pas identique. Et c’est une richesse de pouvoir partager les deux faces de la pièce.
Mon expérience la plus « schizophrène », je l’ai ressentie lors de mon travail sur la jungle de Calais. J’ai dû, pour faire ce reportage qui a duré plus de deux ans, partager mon temps entre l’uniforme de policier et celui de photographe, parfois en même temps ! À chaque mission, il fallait prendre du temps pour aller rencontrer les migrants, en dehors du cadre professionnel, et alors que j’avais travaillé en uniforme sur le même espace. La connaissance des lieux m’a bien sûr beaucoup aidé.
Ce qui est sûr, c’est que j’ai dû, après ce reportage, regarder la situation avec un double regard et me documenter au-delà de ce que je voyais, pour que ce travail photographique soit équilibré.
SPF : Vous avez mentionné que vous photographiez en noir et blanc. Qu’est-ce qui vous attire dans cette esthétique, et comment pensez-vous qu’elle contribue à votre narration visuelle ?
Sébastien Pelletier : J’ai commencé la photographie, comme beaucoup, dès l’enfance, avec un agrandisseur Durst et des pellicules noir et blanc. Étant originaire de Chalon sur Saône, ville où a été inventée la photographie, et mon grand-père travaillant à l’usine Kodak, j’avais tout pour devenir photographe !
Ma culture photographique, mon regard, mon envie sont noir et blanc. J’ai toujours été attiré par les photos de Cartier Bresson, de Doisneau, de Brassai, de Willy Ronis, de Sabine Weiss…, mais également René Maltête pour son humour et sa poésie, ou Vivian Maier, avec qui j’ai pris un vrai coup de poing dans l’estomac lorsqu’on a découvert son travail.
Il y a une vraie différence d’approche dans la rue entre les photographes noir et blanc et ceux qui privilégient la couleur : la couleur est une représentation du réel, il faut donc susciter l’intérêt avec une certaine harmonie des teintes lors de la prise de vue, tandis que la photographie noir et blanc est une interprétation du présent, elle doit transmettre une émotion. Son côté un peu suranné lui donne aussi ce caractère intemporel que j’apprécie particulièrement.
SPF : Henri Cartier-Bresson est une figure emblématique de la photographie de rue. En quoi son travail vous inspire-t-il, et comment parvenez-vous à incorporer son influence tout en développant votre propre style ?
Sébastien Pelletier : Henri Cartier-Bresson est notre maître à tous. Son œuvre photographique, son travail avec l’agence Magnum, sa philosophie ont marqué des générations de photographes. L’instant décisif tel qu’il le définit, caractérise parfaitement ma manière de fonctionner. À la manière d’une chasse aux papillons, on attrape un moment, un instant, une interaction entre des personnes qui ne se connaissent pas, et qui sont réunies pour l’éternité sur un cliché. Lorsque je suis dans la rue, je cherche ces situations qui font en général de bonnes photographies. En cela, HCB m’a beaucoup apporté. Il apporte aussi un cadrage particulier, avec son 50mm, qui impose une grande précision.
SPF : Les livres et les expositions sont des moyens puissants de partager votre travail avec un public plus large. Pouvez-vous nous parler d’un projet photographique en particulier que vous avez particulièrement apprécié de partager avec le monde ?
Sébastien Pelletier : J’ai déjà publié, en auto-édition, avec mon ami poète Christophe Reynaud, deux ouvrages tirés à 500 exemplaires : le premier est un livre de poésigraphie, mariage de la poésie et de la photographie, le second synthétise mon travail sur la jungle de Calais. J’ai en projet la publication d’un ouvrage de mes photographies de rue, ce projet est déjà bien avancé.
C’est un vrai besoin de partager mon travail et de rencontrer un public, de promouvoir la photographie de rue qui est une branche essentielle de la photographie. C’est pourquoi j’ai déjà exposé mon travail à plusieurs reprises, seul ou dans le cadre de festivals de photographie.
SPF : Comment gérez-vous la pression et le stress qui accompagnent à la fois votre travail de policier et votre passion pour la photographie ?
Sébastien Pelletier : La gestion du stress est un aspect que l’on développe beaucoup dans mon travail au quotidien. C’est moins vrai pour la photographie de rue qui n’est qu’un plaisir ! C’est plutôt la patience qui est nécessaire dans cette passion, et le don d’observation, deux qualités que j’ai travaillées au fil du temps.
SPF : La photographie de rue implique souvent d’interagir avec des inconnus dans des contextes variés. Avez-vous des histoires mémorables de rencontres ou de conversations avec des gens que vous avez photographiés ?
Sébastien Pelletier : Il y a de nombreuses manières de photographier la rue : discrètement et à l’affût, de manière plus ostensible, en demandant aux personnes que l’on souhaite photographier… De nature plutôt timide, j’ai commencé la photographie de manière discrète, en utilisant de longues focales, avant de trouver ma bonne distance. Dorénavant, j’utilise beaucoup des objectifs manuels, qui nécessitent de prendre le temps. De plus, je suis de plus en plus attiré par le portrait de rue.
Les réseaux sociaux permettent dorénavant de partager de manière immédiate avec les personnes que l’on photographie. Je prends ma photo, souvent de manière instantanée, puis je demande à la personne si je peux la photographier. Souvent on échange via Instagram, ce qui me permet d’envoyer les clichés réalisés. Il m’est arrivé de garder contact avec des personnes que j’ai photographiées dans la rue, voire de les emmener en studio !
Des rencontres mémorables, j’en ai beaucoup, mais une personne m’a beaucoup marqué dans mon parcours photographique. Je ne connais que son prénom, mais elle m’a offert une image qui m’a transformé.
SPF : En tant que photographe de rue, vous capturez souvent des moments éphémères. Pouvez-vous partager une photo particulièrement significative pour vous et nous raconter l’histoire qui se cache derrière cette image ?
Sébastien Pelletier : Je vais donc raconter l’histoire de Johana ! Alors que je faisais de la photo de rue à Paris un matin de septembre, une femme m’abordait et me proposait de boire un café, elle voulait me proposer de faire un shooting avec une amie à elle. Nous trouvions une place en terrasse dans un bar, le Pause Café, rue de Charonne. Je remarquais alors au comptoir du café un couple, lui avec un chapeau sur la tête, une barbe de trois jours, la tête patibulaire, elle une robe légère, le sein apparent, les yeux un peu hagards. Je les prenais discrètement en photo, tout en parlant avec la personne qui m’avait invitée. À un moment celle-ci descendait aux toilettes, dont l’escalier était collé à la vitre qui séparait la terrasse du bar. La jeune femme du comptoir descendait également aux toilettes, emboîtant le pas de mon accompagnatrice. Je préparais mon appareil photo, et attendais le retour des deux femmes. Je photographiais la première à remonter, celle du comptoir, et lorsqu’elle me remarquait, jouait avec mon objectif, me donnant une série de photos extraordinaire ! J’apprenais de mon accompagnatrice qu’elle s’appelait Johana. Pour une exposition dont le thème était « Femme Reg’Art », j’imprimais cette série de clichés. Ils m’ont suivi comme un totem à chacune de mes expositions.
SPF : Comment trouvez-vous l’équilibre entre votre vie professionnelle en tant que policier et votre passion pour la photographie ? Y a-t-il des défis particuliers que vous avez dû surmonter ?
Sébastien Pelletier : Je dissocie bien ma vie professionnelle de ma passion. Mais je ne peux m’empêcher, lorsqu’il y a des manifestations et que je ne travaille pas, de me joindre au cortège de photographes, et de regarder l’évènement d’un regard croisé. Il en ressort des photos peut-être différentes, parce que mon regard est forcément influencé. Il est évident que si je faisais de la photo animalière ou de la photo de paysage, mon activité photographique serait moins influencée par ma profession. Et surtout le regard porté à mon travail serait différent.
SPF : Pouvez-vous nous donner un aperçu de vos projets photographiques futurs et de ce que vous espérez réaliser en tant que photographe de rue à l’avenir ?
Sébastien Pelletier : Chacune de mes journées est consacrée un moment à la photographie. J’ai donc de nombreux projets qui sont en attente, en cours de création, déjà bien aboutis… Comme je l’ai déjà dis, un projet d’édition est en cours, j’ai déjà la trame photographique, et je suis en recherche d’un potentiel éditeur pour m’aider à mener ce projet à bien. Je suis également en préparation d’un projet collectif d’illustration photographique d’un magnifique texte qui m’a été soumis par une autrice. C’est une histoire qui va être mise en œuvre à la manière d’une bande dessinée. Cette collaboration va aboutir à une exposition. Enfin, j’aimerais mener à bien une exposition des centaines de portraits réalisés depuis que j’ai repris la photo de rue, dans une mise en scène originale. Et bien sûr, poursuivre le partage de mon travail à travers les réseaux sociaux. Je suis convaincu que les photos que nous réalisons actuellement nous survivront, et documenteront notre époque, comme les photos de nos illustres prédécesseurs ont documenté la leur.
