Sophie Didier : Une vision poétique
On pose les questions à Sophie…
Dans cette interview, Sophie Didierpartage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Sophie Didier : C’est à l’adolescence que j’ai commencé à chercher un cadrage. Je me souviens d’une photo de clocher blanc sur un ciel bleu. Ce devait être en Méditerranée. Je me souviens d’en avoir consciemment cherché le contraste et l’équilibre géométrique, d’avoir attendu de pouvoir constater le résultat sur les tirages à peine sortis de la boutique du photographe et d’en avoir ressenti de la joie.
Mais le déclic, celui qui ne m’a plus quittée, celui qui régulièrement se mue en besoin, a eu lieu beaucoup plus tard, et je pense pouvoir le dater assez précisément, en février 2005, à l’occasion de mon premier séjour à Istanbul, alors sous la neige. Le coup de foudre a été double: la ville et la photographie en noir et blanc.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Sophie Didier : Donc, on peut dire que j’ai commencé la photographie de rue il y a vingt ans, par phases plus intenses que d’autres.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ? Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Sophie Didier : Je photographie depuis 2021 avec un Leica M10 Monochrome, au 50 ou au 75 mm.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Sophie Didier : Depuis que j’ai eu la chance de pouvoir utiliser un Leica, un M4-P, je n’ai plus jamais rien utilisé d’autre. L’optique Leica me fascine par la précision des nuances lumineuses, y compris dans des environnements difficiles, celle du rendu des textures et le bokeh, car je photographie volontiers avec une faible profondeur de champs. Sans compter que Leica est un équipement qui dure… Quant à l’appareil, je fais corps avec lui. Un Leica s’efface entre le photographe et son sujet. Cette simplicité d’usage n’est pas venue naturellement. J’ai appris à l’apprivoiser et à l’aimer, au prix de dizaines de ratés et de gestes continuellement repris… On photographie au M4 comme on a pu voler, j’imagine, avec pour seuls instruments de navigation un altimètre et une boussole… Il faut tout faire : ne pas oublier d’ajuster la sensibilité en chargeant la pellicule, mesurer la lumière, régler la vitesse et l’ouverture. Puis c’est le clic, moelleux et précis, ce verdict magnifique d’incertitude et de simplicité. Le M10, avec ses automatismes, est naturellement encore plus simple, du moins jusqu’à ce que l’on passe en mode manuel…
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Sophie Didier : J’aime le mouvement, voire le foisonnement des corps dans un environnement urbain, et la graphie qui s’en extraie : le sujet et son ombre, le flou et le précis, le mouvement et l’immobilité, une personne et une architecture linéaire. Ce doit être mon enfance parisienne, ville d’une rare densité, qui m’a influencée. Sans surprise, le noir et blanc est le langage graphique qui me parle le plus efficacement.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Sophie Didier : Parmi les monstres sacrés, Joseph Koudelka, André Kertész, Marc Riboud, Dorothea Lange – Leurs clichés, ainsi que certains de Werner Bischof – constituent mon Panthéon visuel. Parmi les contemporains, les histoires en clair-obscur de Billie Dinh, les visages crus et le foisonnement, justement, des photos de Gabi Ben Avraham – et aussi, les flous d’Ovidiu Selaru et la poésie urbaine de Phil Penman. En plus du plaisir visuel à la découverte de leur travaux, j’apprends énormément de leur travail.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Sophie Didier : Au risque d’enfoncer une porte ouverte : l’anticipation de l’instant juste… ou l’inverse, le lâcher-prise et accepter, ou accéder à la liberté de se laisser surprendre. Dans mon quotidien millimétré, les parenthèses photographiques sont une respiration, à condition de faire de la place à cet environnement qui s’offre à moi. Un défi associé consiste à trouver la bonne distance, celle qui ne heurte pas le ou la passant(e) sans pour autant sacrifier la photographie.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Sophie Didier : Plusieurs probablement… Il m’est arrivé de vivre de vrais instants de grâce, lorsque tout concorde : ma disponibilité d’esprit, ce qui se déroule autour de moi et la perception d’une énergie particulière, ce sentiment fabuleusement satisfaisant d’être au bon endroit au bon moment. Dans le désordre me reviennent à l’esprit les discussions animées d’épiciers Via Tribunali à Naples, une promenade un jour d’automne dans le quartier de Saint-Lazare à Paris, une déambulation à Sébastopol, en Crimée, un dimanche d’été, une traversée du Bosphore en bateau-bus, une journée de ciel bleu et de températures nettement négatives marchant de Brighton Beach à Harlem, un après-midi de manifestation à Bastille. La puissance de ces instants est d’ordre quasi méditatif. La photographie de rue me réclame une énorme concentration, d’un genre particulier car il ne s’agit de se retirer, mais au contraire de « surobserver », mais elle m’offre en retour une forme de paix de l’esprit. Ce sont des instants parfaits.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Sophie Didier : Le consentement demeure le présupposé le plus périlleux et le plus fragile de la photographie de rue – mais en toute honnêteté, il en fait aussi le sel à condition de se fixer des limites : pas de scène de personnes en difficulté alors que je photographie pour mon plaisir, pas de partage de photos avec de jeunes enfants dont l’identité serait reconnaissable, je range l’appareil lorsque je sens du refus autour de moi et je ne le sors même pas dans certaines situations parce qu’ils il serait déplacé. J’efface une photo lorsqu’on me demande de le faire, ou j’envoie la photo par la suite.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Sophie Didier : Lancez-vous, ne craignez pas de rater, tenez la corde : la pratique paie. Ne vous jugez pas non plus trop sévèrement. Oubliez vos photos, et revenez vers elles quelques semaines ou mois plus tard. Vous serez surpris(e).
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Sophie Didier : Je viens de rejoindre un collectif de femmes photographes pleines d’énergie (Female Photo Collective FFM). Des projets sont en préparation pour 2025, mais il ne m’appartient pas d’en parler !
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Sophie Didier : L’inspiration, apprendre de plus aguerri que soi et, aussi, gagner en visibilité… ou pas. L’anonymat du clic en fait un juge redoutable…

