Sébastien Lubbock : Entre noir et blanc, les histoires de la rue

Dans cet entretien, Sébastien Lubbock, passionné de photographie de rue, partage son parcours, ses inspirations, et sa vision unique d’un art qu’il considère comme l’une des pratiques majeures de la photographie. Fortement influencé par les grands maîtres humanistes comme Doisneau et Salgado, Sébastien se dévoile à travers ses anecdotes, ses défis, et son style épuré. Découvrez comment il capte l’essence de l’humain dans des environnements graphiques et poétiques, ses réflexions sur l’éthique, et les leçons qu’il tire de ses expériences, de Bordeaux à New York. Une rencontre avec un photographe pour qui la rue est bien plus qu’un décor, mais le théâtre des émotions et des histoires universelles.

 

On pose les questions à Sebastien…

Dans cette interview, Sébastien Lubbock partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : Sans doute dès le début de ma pratique, j’ai assez tôt plongé dans les livres des grands classiques humanistes en N&B : Brassaï, Doisneau, Bresson, Ronis, Weiss, Salgado,…, j’ai été fasciné par leurs clichés uniques qui procurent des émotions si particulières et qui vous marquent pour la vie. J’ai souhaité à mon tour consacrer une grande partie de mon plaisir photographique à la photo de rue. C’était une évidence dès le début. C’est une photo tellement exigeante, difficile, et en lien avec l’humain, c’est pour moi la pratique majeure de la photographie.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : Sans préciser de date, mes premiers clichés datent de l’argentique, juste avant l’avènement de la photo numérique, et dès le début, j’ai pris des clichés en Noir et Blanc pour une histoire de goût mais surtout de cout de développement !

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Sébastien Lubbock : Je n’ai suivi aucune formation particulière, beaucoup d’apprentissage par les échanges, les livres, les expositions et autre forum. C’est mon œil qui est le plus long à former toujours en apprentissage pour mieux « percevoir » !

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Sébastien Lubbock : J’ai très tôt opté pour un appareil qui m’a toujours permis de percevoir le monde tel qu’il n’est pas, ou très rarement, en Noir et Blanc, ceci pour aider au travail de composition que la rue ne nous laisse pas toujours le temps de peaufiner. Ce critère est toujours valable pour chaque renouvellement de matériel, avec la possibilité également de pouvoir déclencher sans bruit de déclencheur.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Sébastien Lubbock : J’ai longtemps utilisé des focales au 20 et 35mm, focales adaptées à ma pratique de photo de rue, je suis, depuis, sur un zoom pour des questions financières mais j’espère un jour à nouveau déclencher sur ces focales.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : C’est un style assez classique, je le conçois, ma photographie joue sur la mise en scène de personnes souvent seules ou en couple dans un environnement de rue qui privilégie le graphisme et les perspectives, les ombres et les forts contrastes de lumière. Je souhaite une photo de rue épurée de tout éléments qui détourneraient de mon sujet pour que la Rue reste intemporelle si possible et poétique.
Je suis à la recherche d’une rencontre, la coexistence de l’humain dans son environnement, idéalement dans un lieu qui va le mettre en avant, en scène et qui me permettra de raconter le début d’une histoire. Donc il me faut être patient, et il faut apprendre à se placer au bon endroit. Ça, ça se travaille avec la pratique. L’observation patiente des gens permet d’anticiper leur placement, assez utile pour les capter au bon endroit.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Sébastien Lubbock : Rui Palha a été une grande révélation pour moi, un photographe de rue humaniste et contemporain qui met beaucoup de poésie dans sa photo et qui me touche, mais tellement d’autres, tous très inspirants et proches de la photo de rue ou de noir et blanc telle que je l’envisage, liste de tête avec le risque d’en oublier : Laurence bouchard, Mark Faernley, Philip Penman, Alan Shaller, Benoit Courti, Raghu Rai…

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Sébastien Lubbock :
Cette photo a été prise dans une rue en monter du vieux Lisbonne, rue qui se prête le matin à des contrejour que je découvrais au hasard de ma déambulation dans la ville.
Pour moi l’effet du taxi qui fonçait sur le piéton (et par conséquent sur moi également car j’étais posté juste derrière) m’a donné l’impression de me retrouver dans Duel, le film, l’affrontement d’un personnage face à une machine, personnage qui ne semblait pas percevoir le risque, qui l’affrontait et la trace des rails du vieux Tram qui représentait, à l’avance, la trajectoire qu’allait emprunter le taxi ; ce qui se révélait finalement être exact, le taxi nous as esquivé, mais j’avais déjà sauté sur le trottoir pour ne pas me retrouver fauché par le véhicule arrivé en trombe dans le sens de la descente !
Après coup, en revoyant cette image, j’ai trouvé qu’elle dégageait la puissance de l’homme sur son destin, capable de tordre la trajectoire d’un véhicule et au-delà presque, de tordre les rails d’un tram ! J’ai ensuite beaucoup aimé le découpage de la lumière dans la rue, ce dégradé de gris sur les pavés et l’ambiance de rue sinueuse du vieux Lisbonne que l’on retrouve ici. Elle résume beaucoup des ambiances que j’aime inclure dans mes photos.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : Un certain nombre : le manque de passant dans un endroit précis, le nombre de passant trop important dans un autre endroit, une météo ni lumineuse, ni pluvieuse, ni brumeuse (faut être exigeant !), les objets de la rue disgracieux, la personne qui ne prend pas la direction attendue, mon manque de rapidité à percevoir une scène, les voitures stationnés, l’impatience…

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : Celle-ci, car elle me donne encore des frissons quand j’y repense. J’avais un déplacement de prévu sur Paris, j’ai eu la sensation, des semaines avant ce déplacement, non pas de la photo, mais des photos que j’allais pouvoir faire à un endroit précis de la capitale. Le jour de mon déplacement, la météo et le personnage étaient au RDV comme prévu place du Trocadéro et j’ai pris les photos comme dans cette « sensation » et cette situation m’a procuré un vertige que je n’explique toujours pas. Ou bien si, ce même jour, j’ai lu une des inscriptions de Paul Valery en haut d’un des deux frontons du palais place du Trocadéro : Tout homme crée sans le savoir, Comme il respire, mais l’artiste se sent créer, son acte engage tout son être, sa peine bien aimée le fortifie. Ce message a pris tout son sens dans ce moment-là. Moment rare d’engagement de tout mon être !
Ce n’est pas une expérience propre à la photo de rue, ni à la photo tout court, tout le monde a, ou peut connaître ce sentiment dans sa propre pratique, que, dans de rares occasions, toutes les étoiles s’alignent parce qu’au plus profond de nous, on veut que ce moment se réalise. Mais la particularité de la photo de rue, c’est que les étoiles s’alignent tellement rarement que quand cela se produit, et que ça s’annonce des semaines avant, alors il faut prendre !!!, c’est vertigineux.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Sébastien Lubbock : Assez simplement, à partir du moment, pour les photos faites en France, où les personnes sont dans l’espace public, il n’y a pas le problème. Ensuite, je prends très peu de photo où les personnes sont reconnaissables. Enfin si je considère que les personnes ne sont pas à leur avantage sur la photo, je ne partage pas la photo. C’est un des aspects qui, comment le dire sans blesser ou que cela soit mal interprété, ne me permet pas d’apprécier certaines photos de rue à leur juste valeur, car dans certaines situations, et bien que j’en comprenne le plaisir d’avoir su saisir un moment propice, une situation cocasse, me semble des fois un peu moqueuses. Là est ma limite éthique.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Sébastien Lubbock : J’ai eu une seule fois à me justifier pour une photo d’une personne que je n’avais pourtant pas prise en photo. Lui pensait le contraire, Il était très insistant, voulait vérifier la photo. Je pense qu’il voulait surtout couvrir son petit trafic et être sûr de ne pas apparaître sur la photo. La discussion a coupé court quand je lui ai précisé que je ne prenais en photo que des personnes intéressantes, ce qui n’était pas son cas. L’échange s’est arrêté là !

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : La photo de rue est sans doute une des photos les plus difficiles car elle est imprévisible, dépendante de l’humain et de nous, de notre ressenti, maîtrise et positionnement par rapport à ce qui peut sembler arriver et qui arrive en une fraction de seconde. C’est plus rapide que de la photo de sport ; plus furtif que la photo animalière. Cela demande patience, expérience, échec, reconnaissance, déplacement, précision et renoncement. Mais une fois toutes ces conditions dépassées et que le cliché est jugé bon, la satisfaction, la jubilation dépassent tout le reste !

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Sébastien Lubbock : Un aspect que je ne vois pas souvent abordé, la photo de rue sous certaines conditions climatiques est une source de créativité, par temps de pluie, les reflets au sol sont souvent source d’inspiration et de créativité. De la même façon, des temps brumeux, pour le noir et blanc, permettent des jeux de contraste forts par exemple.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Sébastien Lubbock : J’ai eu la chance de passer quatre jours à NY, haut lieu de la photographie de rue. J’ai pu en mesurer le potentiel, mais également mes ratés et toutes les difficultés d’une ville aussi riche humainement et dense. J’espère avoir la chance de revivre une telle expérience dans une grande ville.

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Sébastien Lubbock : En visionnant avec plaisir une vidéo de Sébastien Hirsch.

 

En savoir plus sur Street Photography France

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture