Photographie et Psychologie – Ce que nos images disent de nous. Nijat Kazimov

Dans cet article, Nijat Kazimov explore le lien fascinant entre photographie et psychologie. Loin des aspects techniques, il s’interroge sur ce que nos images révèlent de nous. À travers des exemples de photographes célèbres et ses propres expériences, il montre comment nos choix de cadrage, de sujet ou de distance trahissent nos émotions, nos désirs et nos peurs. De la mélancolie de Francesca Woodman à l’humour de Maltète, Kazimov nous invite à voir la photographie comme un miroir de l’âme, où chaque cliché raconte une part de nous-mêmes. Une réflexion intime sur l’art et l’état d’esprit de celui qui déclenche l’obturateur.

« L’artiste est, d’origine, un être retiré du réel. Insatisfait des plaisirs de la vie, il tente de recréer un monde qui lui convient mieux. » 
Sigmund Freud

Nous allons parler d’un sujet complexe, peut-être même inédit dans le domaine de la photographie. Je n’ai pas la prétention d’apporter une vérité absolue, et il se peut que mes observations comportent une part d’erreur. Après tout, je ne suis ni psychologue ni chercheur en sciences humaines. Ce que je partage ici découle exclusivement de mes propres expériences et réflexions en tant que photographe. Mon intention n’est en aucun cas de heurter qui que ce soit, mais simplement d’explorer une idée qui me fascine.
L’art comme reflet de l’âme : Freud, Jung et Barthes.

L’idée que l’art reflète l’état psychologique de son créateur n’est pas nouvelle. Sigmund Freud, dans « Le Malaise dans la culture », suggère que l’artiste cherche à compenser ses insatisfactions en créant un monde idéalisé. Cette théorie trouve un écho dans les œuvres de nombreux artistes, dont les créations semblent imprégnées de leur vécu émotionnel.

Carl Jung, quant à lui, parle de l’inconscient collectif et des archétypes universels qui se manifestent dans l’art. Selon lui, les images que nous créons ne sont pas seulement le reflet de notre psyché individuelle, mais aussi une expression de symboles partagés par l’humanité entière. La photographie, en ce sens, pourrait être vue comme une fenêtre ouverte sur ces archétypes, révélant des vérités profondes sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure.

Roland Barthes, dans « La Chambre claire », aborde la photographie sous un angle différent. Pour lui, une photo est un témoignage irréfutable de ce qui « a été ». Elle capture un moment précis, mais elle révèle aussi l’intention et l’émotion de celui qui a appuyé sur le déclencheur. Barthes parle du « punctum », ce détail qui perce l’âme du spectateur et lui fait ressentir une émotion intense. Ce concept résonne particulièrement avec l’idée que nos images disent bien plus que ce que nous croyons.

Nos images, reflets de notre intériorité

Nous sommes quotidiennement exposés à des centaines d’images, que ce soit à travers des magazines, des expositions ou les réseaux sociaux. Chaque photographie porte en elle une histoire, une signification. Pour un photographe débutant ou en pleine progression, observer ces images est un moyen d’apprentissage et d’inspiration. En revanche, un photographe expérimenté adopte une approche plus méthodique. Il analyse la composition, l’intention, le traitement des couleurs avant d’émettre un jugement. Si tous ces éléments sont maîtrisés, il conclura que c’est une belle image.

Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas d’évaluer des photographies. Ce qui m’intéresse, c’est l’état psychologique de ceux qui les capturent.

L’artiste et son vécu : Mozart, Goya, Soulages

Depuis mon enfance, une question me hantait – qu’a donc vécu Mozart pour composer sa série de Requiem ? En grandissant et en lisant davantage, j’ai découvert que cette œuvre avait été écrite alors qu’il luttait contre une maladie qui le tourmentait, presque jusqu’à la folie. Il n’a d’ailleurs pas eu le temps de la terminer avant de s’éteindre.

De la même manière, lorsque j’ai découvert La Laitière de Bordeaux, la dernière œuvre de Francisco de Goya, j’ai été frappé par l’expression de la femme représentée : son regard baissé, sa posture mélancolique. L’atmosphère sombre de la toile m’a profondément troublé. Plus tard, j’ai appris qu’il s’agissait de la dernière peinture du maître, réalisée peu avant sa mort. Son état psychologique transparaît clairement dans son art.

Il en va de même pour le peintre Pierre Soulages. Ses toiles noires et intenses reflètent une personnalité marquée par l’austérité et la profondeur. Son œuvre est le miroir de son âme.

La Laitière de Bordeaux. Goya

Pierre Soulage

Les photographes de rue : ce que nos clichés révèlent

Mais qu’en est-il des photographes ? Plus précisément, des photographes de rue ? Nos images trahissent-elles, elles aussi, notre état d’esprit ? Voilà la question à laquelle je souhaite répondre.

Prenons l’exemple d’un membre senior de Street Photography France. Son médecin lui a recommandé de marcher au moins une demi-heure par jour. Il en profite pour photographier et m’envoie quotidiennement ses clichés. Toutes ses images capturent des fragments de la vie urbaine. Mais un détail m’a frappé, pendant un mois entier, aucune de ses photos ne représentait de personnes âgées. Intrigué, je lui ai demandé pourquoi ses sujets étaient exclusivement des jeunes et des enfants.

Sa réponse m’a confirmé que mon intuition était juste : « En regardant leur jeunesse, je me replonge dans mon propre passé, mon enfance. »

Cette révélation m’a profondément marqué. J’ai commencé à observer ses photographies avec un œil nouveau. Les scènes qu’il capturait – des enfants jouant dans la rue, des adolescents riant entre amis – semblaient chargées d’une nostalgie douce-amère. C’était comme si, à travers son objectif, il cherchait à retrouver un temps révolu, une innocence perdue.

Cette expérience a influencé ma propre pratique. J’ai commencé à me demander ce que mes propres images disaient de moi. Étais-je, moi aussi, en quête de quelque chose à travers mes photographies ? Cette question m’a poussé à explorer des thèmes plus personnels, à m’interroger sur mes motivations profondes.

Objectifs et personnalités

Par exemple, j’ai constaté une différence psychologique marquée entre un photographe de rue utilisant un objectif 110 mm et un autre travaillant avec un 24 mm.

Celui qui privilégie un 110 mm semble souvent plus réservé, évite les conflits inutiles et adopte une posture plus distante, peut-être même légèrement asociale. Il préfère capturer l’instant de loin, sans interagir directement avec son sujet.

À l’inverse, le photographe qui utilise un 24 mm n’hésite pas à s’immerger au cœur de la foule. Il entre dans l’espace personnel de ses sujets, impose sa présence. Cette approche révèle souvent un tempérament plus affirmé, une confiance en soi marquée, voire une certaine audace.

Bien entendu, ces observations ne sont pas des vérités absolues. Il s’agit simplement de mes propres conclusions, issues d’années d’observation et de pratique.

Bruce Gilden et Martin Parr : audace ou agressivité ?

Nous connaissons tous les grands noms de la photographie de rue : Bruce Gilden, Martin Parr… Deux figures emblématiques dont les œuvres ont marqué l’histoire du médium. Avec Martin Parr, mon seul échange s’est limité à quelques e-mails ; quant à Gilden, je n’ai jamais eu l’occasion de le rencontrer. Pourtant, en étudiant leurs images, j’en viens à croire qu’une certaine agressivité, voire une forme de narcissisme, transparaît dans leur approche.

Il ne s’agit pas ici de juger la qualité de leurs photographies – qui, sans aucun doute, sont marquantes et captivantes. Mais comment faut-il être câblé mentalement pour pointer un objectif de 14 mm presque sous le nez d’un inconnu et déclencher un flash en pleine rue ? Il faut une audace, une témérité hors normes. Est-ce une posture, un style assumé, ou bien le reflet d’une nature profonde ?

Je l’avoue, moi aussi, j’ai tenté cette approche. Je voulais comprendre ce que cela procurait. Mais rapidement, j’ai réalisé que ce n’était pas en accord avec ma personnalité. J’ai alors pris du recul – au sens propre comme au figuré – en instaurant une distance de quelques mètres avec mes sujets. Pourtant, je reste persuadé que ceux qui pratiquent cette photographie frontale, presque intrusive, ont en eux une forme d’agressivité, latente ou assumée. Ce n’est pas une critique, c’est une tentative d’analyse psychologique.

Bruce Gilden (c)

Martin Parr (c)

L’humour en photographie

Pour moi, René Maltête a toujours été un photographe de référence. Il est facile d’émouvoir avec une image, de faire réfléchir ou même de faire pleurer. Mais faire rire, voilà le plus grand défi. Maltète excelle dans cet art subtil. Ses photographies, soigneusement composées, parviennent à faire sourire tout en suscitant une réflexion. Et tout cela, sans artifice, en capturant simplement la vie telle qu’elle se déroule sous nos yeux. C’est, à mes yeux, l’un des exemples les plus brillants de l’Instant Décisif.

Quand on regarde ses images pleines d’ironie et de légèreté, on ne peut s’empêcher d’imaginer partager une bière avec lui, attablé dans un bar, riant jusqu’à en perdre haleine. À travers son travail, je perçois un homme au regard positif, empreint de réalisme et de pragmatisme. Un photographe qui, plutôt que de s’appesantir sur le poids du monde, préfère en révéler les absurdités avec intelligence et humour.

René Maltête (c)

Observation des œuvres de maîtres photographes

R. Doisneau

Robert Doisneau. Nous connaissons tous son travail. Il y a dans ses images une poésie évidente, une douceur, une tendresse qui trahit un homme profondément romantique, sociable et humaniste. Ses clichés dégagent une bienveillance presque palpable. Doisneau ne se contente pas de capturer des scènes de rue ; il immortalise des moments de grâce, des instants où l’humanité se révèle dans toute sa beauté.

En regardant ses photographies, on devine un homme qui aimait les gens, qui savait trouver la lumière dans les petites choses du quotidien. Son œuvre est un hommage à la vie, à la simplicité, et à la joie discrète qui se cache dans les rues de Paris.

Henri Cartier-Bresson, lui, est d’un tout autre tempérament. En étudiant son approche, j’ai l’impression d’observer un mathématicien, un architecte de l’instant. Tout est pensé, mesuré, calculé avant même que l’image ne soit prise. Il incarne la rigueur et la discipline. Si je devais l’imaginer dans la vie quotidienne, je le vois comme un homme ponctuel, méticuleux, dont chaque chose a une place définie. S’il renversait du vin sur sa chemise, il ne chercherait pas à la laver ; il la jetterait pour en acheter une nouvelle.

Ses photographies, souvent considérées comme des chefs-d’œuvre de composition, reflètent cette quête de perfection. Cartier-Bresson ne capturait pas seulement des images ; il capturait des équilibres, des harmonies visuelles. Son travail est une leçon de rigueur et de patience.

Henri Cartier-Bresson (c)

Brassai (c)

Brassaï, quant à lui, est une énigme. Ses images nocturnes, ses personnages solitaires plongés dans l’ombre… Tout dans son travail respire une mélancolie profonde, presque une fuite. Peut-être est-ce lié à son parcours, à ses origines hongroises, à son arrivée en France. À travers ses photographies, j’ai l’impression qu’il évitait quelque chose, qu’il préférait observer plutôt qu’interagir. Son travail n’en est que plus fascinant : sa réticence à s’exposer devient paradoxalement sa plus grande force.

Brassaï nous plonge dans un Paris sombre et mystérieux, loin des clichés touristiques. Ses images sont des fenêtres ouvertes sur un monde intérieur, un monde où la solitude et la contemplation règnent en maîtres.

Enfin, comment ne pas évoquer Francesca Woodman ? Son nom vous est peut-être familier. Pour ceux qui ne la connaissent pas, voici une brève introduction.

Dès son plus jeune âge, Woodman est attirée par l’art. Ses parents étaient peintres, et cet environnement a sans doute influencé son orientation vers la photographie. Elle s’est rapidement concentrée sur des thématiques très personnelles : le corps féminin, l’identité, la disparition. Elle se servait souvent d’elle-même comme modèle, créant des images empreintes de mystère et d’émotion brute.

Dans les années 1970, entre l’Italie et les États-Unis, elle a produit une œuvre fascinante mais troublante. Sa photographie portait en elle une fragilité, une noirceur qui reflétait son état mental. Elle luttait contre de profonds troubles psychologiques, et en 1981, à seulement 22 ans, elle a mis fin à ses jours. Ce n’est qu’après sa mort que son travail a été reconnu à sa juste valeur, devenant une référence incontournable dans l’histoire de la photographie.

Ses images sont marquées par une sensation d’effacement, de disparition imminente. En les regardant attentivement, on ressent un malaise, une mélancolie persistante. Son œuvre est un témoignage poignant du lien indissociable entre la photographie et l’état d’âme de celui qui déclenche l’obturateur.

Francesca Woodman (c)

Et moi ? Une introspection photographique

En écrivant cette réflexion, je me suis posé une question : et moi, où est-ce que je me situe dans tout cela ?

Nous avons tous, à un moment ou un autre, traversé des périodes difficiles. Il y a quelques années, j’ai moi-même dû faire face à un tournant majeur. Des décisions cruciales s’imposaient. Pour y voir plus clair, j’ai choisi l’isolement. J’ai pris du recul, j’ai fui la routine, cherchant des réponses dans la solitude. Avec le recul, je comprends aujourd’hui que c’était une forme de dépression.

À cette époque, j’ai pris deux photographies que je partage ici. Elles sont les témoins silencieux de cette période d’incertitude. En les regardant, je revis ce que je ressentais alors : solitude, fatigue, impasse, manque d’amour, perte d’espoir… Toutes ces émotions négatives imprimées dans l’image.

Chers lecteurs, cette réflexion n’est qu’un enchaînement de pensées. Un flot d’idées qui m’habitait et que j’ai voulu poser sur le papier, comme pour m’en libérer.

La photographie n’est pas seulement une question de technique, de composition ou de lumière. Elle est le miroir de notre état d’esprit. Chaque image que nous prenons en dit long sur nous-mêmes, parfois même plus que nous ne le réalisons.

À vous d’en tirer vos propres conclusions.
À très bientôt pour une prochaine réflexion.

Nijat Kazimov

Fondateur Street Photography France

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