On ne vole pas une photographie, on la fabrique ! Sébastien PELLETIER-PACHOLSKI

 

Il y a quelques semaines, un « haters » s’est autorisé à porter des avis injuriant sur mon travail photographique. Cela arrive à tous les artistes, c’est violent, souvent perçu comme une agression, parce que chacun d’entre nous pratique son art pour donner de la joie, du plaisir, de la réflexion, au public qui regarde nos productions.

Ce haters donc, en plus de m’insulter, portait un jugement sur une de mes photos notamment (en fait sur beaucoup d’entre elles, mais en focalisant sur celle qui suit), en alléguant de manière péremptoire qu’il s’agissait d’une photo « volée », que cette manière de pratiquer la photographie était indigne, que lui allait systématiquement voir les personnes pour leur demander leur accord, etc…etc… Propos que j’avais déjà entendus, mais pas par écrit, ni avec autant de certitudes et de manière aussi dogmatique.

Le jongleur de la Villette

Un matin d’avril 2015, alors que je me promenais à la Villette à Paris, je remarquais ce jeune qui s’entraînait à jongler avec ses balles, avec beaucoup de talent. Il se trouvait sous la canopée de la Grande Halle, à l’endroit où se trouvait (je ne sais pas s’il existe encore) un parquet pour permettre aux artistes d’exercer leur art.

Le ciel était nuageux, et la lumière rasante venait éclairer la piste où se trouvait ce jeune homme.

J’étais doté d’un Olympus OMD E M5 et de son zoom 45-150, qui me permettait de rester à distance, et de ne pas le déranger.

A un moment, j’ai pu figer l’ensemble des balles, et la main du jongleur, dans un unique rai de lumière, le reste de la scène dont le jongleur étant dans l’ombre.

Le traitement en noir et blanc me permettait d’assombrir le tee shirt jaune du jongleur, afin de concentrer le regard sur les éléments que je voulais mettre en avant.

La géométrie de la Halle ajoutait un cadre à cette scène.

Je laissait ce jongleur à sa concentration et repartais avec cette image qui allait être exposée à de nombreuses reprises.

Pour répondre à cette personne, et parce que de chaque expérience j’essaie de tirer quelques réflexions sur la pratique de la photographie de rue, je me suis fait la réflexion qui suit, et que je vous livre ainsi.

La photographie est bien plus qu’un simple acte de capturer une image. Contrairement à ce que le béotien pourrait penser, on ne « vole » pas une photo, on la fabrique. Chaque cliché est le résultat de choix délibérés faits par le photographe, qui transforment une scène banale en œuvre d’art unique.

Cet article explorera comment les photographes créent leurs images, quels sont les ressorts qui les amènent à déclencher, pour immortaliser la scène, le visage, la situation qui se déroule devant eux.

C’est à travers la composition, la gestion de la lumière, le moment de la prise de vue, et l’intention artistique, que le photographe va décider de montrer ce qu’il a devant lui.

La composition : l’art du cadrage

Lorsque le photographe décide de faire une photographie, son premier choix sera quoi mettre dans l’image, et ce qu’il va en écarter. C’est l’étape de la composition.

Aspect fondamental et déterminant de la réussite d’une image, la composition va bien au-delà de la simple capture d’une scène. Elle nécessite de la part du photographe l’organisation des éléments visuels dans le cadre pour transmettre une histoire, une émotion, ou une impression spécifique. Un bon cadrage permet aussi d’éliminer à la prise de vue des éléments disgracieux, d’isoler un sujet, de créer une harmonie.

Il existe de nombreux principes guidant le photographe pour la mise en œuvre de sa composition. Toutes ces règles ayant d’ailleurs vocation à être transgressées, dès lors que cela serve la création artistique et l’originalité de l’œuvre et pour autant que l’harmonie en soit préservée.

Ainsi, la règle des tiers, l’utilisation de lignes directrices, un cadre naturel, la symétrie sont autant de concepts à maîtriser pour que naturellement le photographe puisse s’y référer sans réfléchir, de manière instinctive.

En photographie de rue, l’utilisation de l’espace négatif est souvent une règle appréciée des artistes qui peuvent par ce biais isoler un personnage dans une scène urbaine.

En matière de couleur, l’usage de couleurs complémentaires crée un fort impact visuel, tandis que des contrastes clairs-obscurs, chauds-froids peuvent ajouter de la profondeur à l’image.

Toutes ces règles connues de tous ont une vocation : sélectionner ce que l’on veut montrer. Point de hasard là-dedans. Juste une succession de choix qui rend votre photographie unique.

Gestion de l’espace négatif et lignes de fuites

 

 

Utilisation d’une ligne directrice

Un cadre naturel

Règle des tiers et gestion des espaces négatifs

Les exemples ci-dessus montrent que les règles de composition ne sont pas figées, et de surcroît peuvent s’additionner. C’est le photographe qui détermine ce qu’il fait entrer dans son cadre.

La composition en photographie est un art en soi, qui nécessite une attention minutieuse aux détails et la compréhension des différents principes que l’on met en œuvre, consciemment ou non.

Et si dans certains domaines de la photographie l’artiste a le temps de choisir son cadrage, le photographe de rue a souvent un temps très court pour réfléchir à sa mise en scène, celle-ci se déroulant de manière furtive.

La lumière : sculpter l’image

Il est évident pour tout photographe, quelle que soit sa spécialité, que la lumière est l’élément essentiel de la prise de vue.

Et le photographe de rue a cette particularité qu’il doit composer en permanence dans un espace urbain où la lumière naturelle et les lumières artificielles sont présentes concomitamment, pouvant donner à la scène photographiée une couleur totalement différente selon l’heure, la saison, la météo rencontrées au moment du cliché.

Pour cela, il faut connaître, ou au moins savoir observer la lumière du moment pour en connaître les effets sur ses photographies.

Une lumière de matin ou du soir adoucira les ombres, et donnera aux scènes de vie une douceur intemporelle. La lumière crue d’un midi estival permettra de jouer des ombres et de la lumière pour des scènes graphiques et très contrastées.

Dans le cadre de la photographie de rue, il est aussi intéressant de savoir maîtriser les éclairages artificiels, notamment à la tombée de la nuit, lorsque l’éclairage public apporte de nouvelles sources de lumière dirigées, ou lorsque les commerces et enseignes lumineuses apportent lumière et couleurs à votre scène.

Utilisation d’un flash, ou de pavés leds, peut également être utilisées pour éclairer un visage, notamment lorsque la lumière est dure, pour contrer un contre-jour.

Il est évident que l’utilisation de la lumière par le photographe est réfléchie, calculée, et laisse peut de place à l’improvisation. La différence entre le capteur de votre appareil photo et votre œil porte principalement sur la capacité à analyser les différences de contrastes. Vous devez pour cela connaître les capacités de votre appareil à rendre les différentes zones d’exposition, pour que le maximum de données soient enregistrées et ainsi faciliter le post-traitement de vos photos (mesure de l’exposition notamment, en se basant sur l’histogramme, gestion des collimateurs, mesure spot…).

Lumière de milieu de journée permettant de mettre en valeur le personnage par un jeu d’ombre

Lumière douce de fin d’après midi

Jeu d’ombres et lumières pour orienter le regard vers la personne

 Lumière de fin d’après midi, à contre-jour

La lumière est une composante essentielle de la prise de vue photographique. Il n’y a pas de hasard dans la gestion de cette lumière, parce que la réflexion sur le capteur, ou sur le film en photographie argentique, ne souffre d’aucune imprécision. La construction de l’image dépend en partie de cette composante, notamment dans ce quelle renvoie comme impression artistique.

Le moment : capturer l’instant décisif

Troisième notion dans la composition d’une image, l’instant décisif, défini par Henri Cartier-Bresson, et parfois faussement interprété comme hasard, coup de chance ou événement imprévu, est défini comme « ce moment fugace où tous les éléments d’une scène s’alignent parfaitement pour créer une image puissante. Capturer cet instant nécessite patience, anticipation et une intuition aiguisée ».

Quel photographe de rue, devant une scène évidente, n’a pas attendu plusieurs minutes, des heures, ou même une vie à attendre que les acteurs prennent place ?

C’est ce qu’on a vulgarisé en parlant de photographes pêcheurs à la ligne, au contraire des chasseurs qui déambulent pour chercher leur proie photographique.

Le passage d’une personne, le trait de lumière qui arrive à l’endroit voulu, la personne qui se retourne au moment où on a décidé de déclencher, voilà pourquoi nous pratiquons la photographie de rue.

Et quand le hasard intervient-il dans ce moment de grâce ? Le photographe a choisi son cadrage, il a repéré la lumière, a défini son objectif, et il ne reste qu’à attendre qu’il se passe quelque chose.

C’est souvent ce qui différencie une bonne photo de LA photo : Stuart Hill l’avait défini comme « une brève complicité entre la prévoyance et le hasard » mais pour arriver à ce niveau d’excellence, combien de photographies avons nous prises, combien de pas parcourus, combien d’échecs, pour enfin obtenir la photographie que l’on va exposer à la vue de tous ?

Rémi Donnadieu avait dit la chose suivante : « La photographie est un instant qui ne se réfléchit pas, suspendue à une fraction de seconde qui laisse à réfléchir ». Je vous laisse ici à votre propre réflexion !

Photographie « réflexe » lorsque j’ai aperçu cette jeune femme ressemblant à l’affiche qu’elle longeait

Le hasard de voir ces deux personnes se croiser, alors que j’étais à l’affût de l’homme au haut-de-forme

 

J’aime particulièrement mettre en scène deux personnes, immortalisées sur un cliché alors qu’elle ne se rencontreront jamais

Quelle est la part d’aléatoire, de rencontrer une personne qui se confond autant avec le décors !

La quête de l’instant décisif est perpétuelle lorsqu’on est photographe de rue. Saisir sa chance, c’est d’abord échouer souvent, mais c’est aussi travailler beaucoup.

C’est paradoxalement sans doute le domaine dans lequel le photographe place le plus de son expérience, de l’entraînement de son œil, de son cœur.

Qui ne s’est jamais interrogé sur les photographies de René Maltête, de Cartier-Bresson, de Brassaï, sur leur capacité à capter cet instant où tout est à sa place !

L’intention artistique : Plus qu’une simple capture

Derrière chaque photographie se cache une intention artistique. Les photographes ne se contentent pas de photocopier l’espace dans lequel ils évoluent. Ils y mettent une intention, une vision de ce qu’ils voient, et tentent de déclencher à travers leur appareil photo une émotion pour celui qui regarde le fruit de leur travail.

C’est cette intention qui guide le choix du sujet, du cadrage, de la composition de l’image.

La part personnelle que le photographe vous partage inclue aussi la post-production. Le travail devant l’ordinateur, ou sous l’agrandisseur affine le message que le photographe veut vous faire passer.

C’est une part essentielle de la création photographique, chaque photographe ayant une vision unique de son travail : elle est façonnée par son expérience, ses émotions, ses inspirations.

Avant même d’appuyer sur son déclencheur, le photographe de rue sait déjà quel sens il donnera à son image.

Un portrait, une silhouette dans un clair obscur, une situation comique, ou humaniste, auront vocation à transmettre des émotions qui seront transcrites dans le regard du spectateur.

C’est la part la plus intéressante du travail du photographe, et c’est sans doute celle qui lui donnera sa signature.

Ansel Adams disait : « Il ne s’agit pas de transmettre une vision mais de toucher les gens à travers une image ».

A chacun sa vision, à chacun son parcours, mais un fait est universel : « ce n’est pas le sujet qui fait une photographie, mais le point de vue du photographe » (André Kertész)

 

L’intention artistique de cette capture semble évidente, mais faire cette image a nécessité des heures de déambulations dans ce lieu !

 

On ne peut pas demander à des danseurs d’avoir la bonne pose. Il faut s’armer de patience et choisir l’instant pour déclencher !

En conclusion, je rappellerai qu’on ne vole pas une photographie, on la fabrique.

Chaque image est le produit de différentes décisions prises par le photographe, conscientes, réfléchies, et qui ont pour but de créer une œuvre d’art unique et personnelle.

La conjugaison de différentes facteurs est nécessaire à la création d’une image, et les émotions qu’elle suscite sont le fruit de toutes des opportunités auxquelles le photographe se soumet.

Ne laissez pas juger votre travail : il vous appartient. C’est votre vision du monde, et le spectateur n’est pas obligé d’adhérer. Mais peut-il s’arroger le droit de vous anathématiser ?

Alors qu’il lui suffit de tourner la tête et de regarder ailleurs
Nota Bene :
Pour mon Haters, merci de m’avoir si violemment critiqué, j’ai pu grâce à vous m’interroger sur ce sujet et le livrer aux lecteurs de Street Photography France.
J’ai tout de même à répondre sur un point : prendre une photographie en mode « discret » dans la rue n’a rien de honteux ni de pervers, c’est souvent de la pudeur et l’envie de se positionner comme témoin, et non comme acteur.
Dans le cas du jongleur de la Villette, j’aurais pu l’arrêter, lui parler, lui offrir ce cliché. J’ai préféré le laisser dans sa bulle, lui qui s’entraînait sans doute pour ensuite gagner sa vie grâce au jonglage.
Et pour corroborer cela, je vous partage la photographie de cet autre jongleur d’origine chilienne que j’ai photographié il y a quelques années, dans un contexte totalement différent. Lui a eu droit à son cliché. Je l’avais rencontré dans un festival de musique, nous avons longuement échangé, partagé une bière. La photographie est aussi l’occasion de croiser des inconnus, et de partager une tranche de vie avec eux, que ce soit une minute, une heure ou une vie !

Nota Bene 2 :

Certains pourront être surpris que j’utilise mes photos à titre d’exemple.

C’est principalement pour le droit à la reproduction et le droit à l’image, et notamment pour protéger l’éditeur,

Mais cela me permet aussi d’illustrer mon propos de mon propre travail. C’est pour moi l’honnêteté de parler de concepts que je maîtrise, ou qu’à tout le moins j’essaie de mettre en œuvre.

Sébastien Pelletier-Pacholski

Membre de Street Photography France

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