Loïc Sans : Composer le silence de la ville

La rue peut être abordée comme un flux, un chaos, une succession d’instants imprévisibles. Elle peut aussi devenir un espace à structurer, à lire, à organiser. C’est dans cette seconde approche que s’inscrit la photographie de Loïc Sans, où le regard précède toujours le geste.

Membre de SPF, il développe une pratique attentive aux lignes, aux équilibres et à la manière dont la lumière redessine l’espace urbain. Son parcours, nourri par le paysage, le portrait et une culture visuelle étendue, lui permet d’aborder la photographie de rue avec une distance réfléchie, presque analytique. De Paris à Londres, puis aujourd’hui à Helsinki, chaque ville impose ses contraintes — densité, climat, retenue des corps — devenant autant de paramètres à intégrer dans la construction de l’image.

Dans ses photographies, l’humain n’est jamais envahissant. Il apparaît comme une présence mesurée, parfois périphérique, révélée par la géométrie, l’ombre ou l’espace vide. Une photographie de rue patiente et exigeante, où l’ordinaire se transforme en scène silencieuse, simplement parce que le regard a pris le temps de s’y arrêter.

On pose les questions à Loïc …

Dans cette interview, Loïc Sans partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Loïc Sans : J’ai découvert la photographie il y a environ 20 ans, un peu par hasard, en me liant d’amitié avec un photographe. À l’époque, j’étais web designer, et il avait besoin d’un site internet. On a fait un échange : un site contre des cours de photo.

Mon initiation à la photographie n’était pas spécifiquement orientée vers la photo de rue. J’ai d’abord exploré la photo de manière plus large, en découvrant des auteurs comme Andreas Gursky, Robert Doisneau ou Henri Cartier-Bresson, qui m’ont tous marqué, chacun à leur manière.

La photographie de rue est venue plus tard, de façon assez naturelle, influencée par l’environnement urbain dans lequel je vivais — d’abord Paris, puis Londres. Dans ces villes, l’espace public est riche, vivant, souvent imprévisible. C’est dans cette énergie-là que la photo de rue s’est imposée à moi, presque sans que je m’en rende compte.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Loïc Sans : Je dirais que je pratique la photographie de rue depuis une dizaine d’années, même si cela n’a pas toujours été de manière régulière. Ma pratique est assez éclectique : je fais aussi du portrait, du paysage, et parfois des choses plus expérimentales.

Chaque discipline m’a appris quelque chose de précieux. Le paysage m’a poussé à réfléchir en profondeur à la composition, à la construction de l’image. Le portrait, lui, m’a obligé à observer la lumière dans ses moindres variations, à en saisir la subtilité.

Tout cela nourrit ma manière d’aborder la rue : j’y vais avec un regard formé par d’autres genres, ce qui me permet de chercher à la fois l’instant, la structure et l’atmosphère.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Loïc Sans : Comme je le mentionnais plus tôt, j’ai été initié à la photographie par un ami photographe professionnel, dans le cadre d’un échange : je lui ai créé un site web, et en retour, il m’a transmis les bases de la photo.

Après cette première approche, j’ai surtout appris en observant, en regardant beaucoup d’images, en essayant, en me trompant. J’ai construit ma pratique petit à petit, en expérimentant sur le terrain et en analysant mes propres photos avec un regard critique.

Je dirais donc que je suis globalement autodidacte, mais nourri de nombreuses influences visuelles, et toujours dans une logique d’apprentissage.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue ?
Loïc Sans : J’ai longtemps photographié avec des boîtiers Leica M, que j’ai beaucoup aimés pour leur compacité, leur discrétion et leur approche très intuitive.

Aujourd’hui, j’ai toujours un Fujifilm X100VI sur moi. C’est mon appareil de tous les jours, léger, polyvalent, parfait pour la photographie de rue spontanée.

Pour des besoins plus spécifiques, j’ai investi dans un équipement Canon. J’ai utilisé la série 5D pendant plusieurs années, et je travaille désormais avec un Canon R5 en monture RF. Je privilégie les focales fixes, en particulier le RF 50mm f/1.2L et le RF 35mm f/1.4L.

Le choix de ces objectifs s’explique aussi par le contexte dans lequel je vis : en Finlande, l’hiver est long, sombre et souvent très humide. J’ai donc besoin d’optiques lumineuses et d’un matériel robuste, capable de fonctionner dans des conditions difficiles, tout en conservant une belle qualité d’image.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Loïc Sans : Mon appareil préféré pour la photographie de rue, c’est sans hésiter le Fujifilm X100VI. Il est léger, compact et très discret, ce qui me permet de m’immerger dans une scène sans être repéré. Cette discrétion change complètement la dynamique : les gens restent naturels, je me fonds dans l’environnement, et je peux capturer des moments authentiques.

J’aime aussi sa focale fixe (35mm équivalent), qui m’oblige à me déplacer et à vraiment composer mes images. C’est une contrainte que je trouve très stimulante.

Cela dit, quand les conditions deviennent trop extrêmes — pluie, neige, humidité — je passe sur le Canon R5, qui ne m’a jamais fait défaut, même dans les pires conditions hivernales en Finlande. Sa robustesse et sa fiabilité en font un excellent allié pour la rue quand le climat devient plus rude.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Loïc Sans : Mon style en photographie de rue oscille entre observation silencieuse et mise en scène involontaire. J’essaie de capter l’instant où la lumière transforme un moment ordinaire en scène presque cinématographique.

Je recherche une certaine précision dans mes compositions — des lignes nettes, des horizons droits, une géométrie presque clinique. Cette rigueur me permet de créer un cadre stable dans lequel l’humain peut apparaître de façon subtile, souvent en contraste ou en harmonie avec l’environnement.

L’humain n’est d’ailleurs pas toujours central dans mes images : il est un élément narratif parmi d’autres, au même titre que l’ombre, le mouvement ou l’espace vide. J’aime travailler avec la lumière naturelle ou artificielle pour faire émerger une atmosphère, parfois introspective, parfois légèrement absurde.

En résumé, je dirais que mon style est graphique, structuré et narratif, avec une attention particulière portée à la lumière, aux lignes et à l’équilibre visuel.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Loïc Sans : C’est toujours difficile de se limiter à quelques noms. Je ne peux pas dire que seuls des photographes de rue m’inspirent — mon regard s’est construit au fil du temps à travers des influences variées.

Mon maître absolu reste Henri Cartier-Bresson. Son sens de la composition, du moment décisif, et son approche quasi spirituelle de la photographie ont profondément marqué ma manière de voir.

Mais avec le temps, j’ai aussi appris à apprécier des univers très différents : la couleur poétique et floue de Saul Leiter, la complexité graphique d’Alex Webb, l’humour social de Martin Parr, les compositions démesurées d’Andreas Gursky, ou encore l’atmosphère cinématographique de Gregory Crewdson et Philip-Lorca diCorcia.

Stephen Shore m’a aussi influencé dans sa capacité à rendre intéressant ce qui semble banal, par une approche frontale, presque désaffectée.

Tous ces photographes, qu’ils soient « de rue » ou non, nourrissent ma sensibilité visuelle et me rappellent que l’inspiration peut venir de partout, tant que le regard reste curieux.

 

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Loïc Sans : Cette photo a été prise à Bordeaux, ma ville natale, sur le Miroir d’eau, un lieu emblématique mais que j’ai toujours essayé de regarder autrement. C’est une image très spéciale pour moi, car c’est l’une des premières où j’ai vraiment eu le sentiment de « faire » de la photographie de rue, au sens plein du terme.

C’était une journée chaude de printemps. J’observais cet enfant pieds nus, totalement absorbé dans son monde, insensible à l’agitation autour de lui. Il y avait une sorte de bulle, un calme presque irréel renforcé par la brume et les reflets. J’ai attendu le bon moment pour que la composition s’équilibre, pour que son isolement devienne lisible, presque symbolique.

Ce jour-là, j’ai compris à quel point la patience et l’observation silencieuse pouvaient transformer une scène banale en une image forte. Cette photo marque un tournant pour moi : elle m’a ancré dans la photographie de rue, avec le sentiment que l’ordinaire peut devenir magique si l’on prend le temps de le regarder autrement.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Loïc Sans : Aujourd’hui, le plus grand défi pour moi vient du contexte dans lequel je vis : je suis installé en Finlande, à Helsinki, une ville plutôt petite, avec une culture très réservée et une lumière souvent absente ou très plate.

Ce climat nordique a évidemment un impact direct sur la pratique de la photographie de rue. Il y a peu de scènes spontanées ou de situations cocasses dans l’espace public. Les gens sont discrets, introvertis, et il est rare de voir des gestes ou des expressions fortes comme on peut en croiser dans d’autres cultures.

Du coup, le vrai défi, c’est de ne pas me répéter, de me réinventer sans cesse. Trouver de nouveaux lieux, de nouvelles ambiances, explorer la ville avec un regard toujours curieux malgré ses limites apparentes. C’est aussi un travail de patience, d’observation lente, où l’on apprend à tirer quelque chose de presque rien.

Paradoxalement, ces contraintes m’ont aidé à affiner mon regard. Elles m’obligent à aller chercher l’extraordinaire dans l’ordinaire, à construire une image plus qu’à la « prendre ».

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Loïc Sans : Je n’ai pas forcément un moment marquant à raconter, mais ce que je retiens le plus, ce sont les petites rencontres spontanées qui arrivent quand on est dehors à photographier.

À Londres, par exemple, il m’est arrivé plusieurs fois de discuter avec des gens dans la rue — parfois des photographes, parfois simplement des curieux — et de finir autour d’un verre dans un pub à parler photo, matériel, ou juste de la vie.

Ces moments-là, simples et inattendus, sont pour moi aussi importants que la photo elle-même. Ils rappellent que la rue n’est pas seulement un terrain d’image, mais aussi un lieu de lien, de dialogue et de hasard heureux.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Loïc Sans : J’essaie de garder une approche respectueuse et consciente. Par principe, je ne photographie jamais le visage des enfants de manière identifiable. Je fais attention à ce que mes images ne puissent pas être perçues comme intrusives ou humiliantes.

En tant que photographe de rue, je pars du principe que l’espace public est un lieu que je peux documenter librement, tant que je reste dans un cadre respectueux. Cela dit, si une personne me demande de ne pas être photographiée ou de supprimer une photo, je respecte toujours sa demande, sans discuter.

Pour moi, l’éthique ne repose pas uniquement sur la loi, mais sur l’intention et le regard que l’on porte sur les autres. Je pense qu’on peut faire de la photographie de rue de manière humaine, sans voyeurisme ni exploitation.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Loïc Sans : C’est difficile de choisir un moment précis, car la photographie de rue est faite d’une multitude de petites scènes, parfois poétiques, parfois drôles, parfois tendues. Mais il y a une situation que je n’oublierai pas.

C’était à Paris, un jour où je photographiais une scène assez banale dans la rue — rien de très marquant en soi. Soudain, un petit groupe de personnes roms a cru que je les prenais en photo, alors que ce n’était absolument pas le cas. Très vite, ils ont commencé à me suivre, visiblement furieux.

J’ai dû accélérer le pas, expliquer, calmer la situation… Ce n’était pas très agréable, mais avec le recul, c’est une expérience qui m’a rappelé à quel point la perception d’un appareil photo peut être sensible, voire menaçante pour certains.

Ça m’a appris à être encore plus attentif, plus respectueux, à anticiper les réactions — même quand mes intentions sont totalement inoffensives. C’est aussi ça, la photographie de rue : être dans l’espace public, mais toujours avec une forme d’humilité et de responsabilité.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Loïc Sans : Sortez, observez, photographiez ce que vous trouvez beau — sans vous limiter au départ. L’essentiel est d’être curieux et de vous connecter à ce qui attire votre regard.

Ensuite, prenez le temps de regarder vos photos sur un écran, de vous interroger : qu’est-ce qui m’a attiré à ce moment-là ? Est-ce que l’image le transmet vraiment ? Qu’aurais-je pu faire différemment pour que ce soit plus clair, plus fort ?

Il ne faut pas avoir peur de se tromper. C’est même nécessaire : échouer, apprendre, recommencer… C’est ça, le vrai processus.

Moi-même, j’apprends encore chaque jour, et c’est ce qui rend la photographie vivante, passionnante et infinie.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Loïc Sans : Pour moi, la créativité passe souvent par le cadrage. Bouger autour d’un sujet, changer légèrement d’angle — parfois juste quelques mètres à droite, à gauche, en avant ou en arrière — peut transformer complètement une scène, que ce soit sur la composition ou la lumière. Il ne faut pas hésiter à expérimenter physiquement dans l’espace.

Un autre point essentiel : penser à l’ensemble de l’image, pas seulement au sujet principal. Quand on débute, on a tendance à se focaliser uniquement sur ce qu’on veut photographier, et à négliger le premier plan ou les éléments périphériques. Résultat : des photos parfois déséquilibrées, avec des zones vides ou inutiles.

Apprendre à composer avec tout le cadre, à inclure des couches de lecture — avant-plan, sujet, arrière-plan — ouvre énormément de possibilités créatives. Et surtout, ne pas chercher à « faire original », mais à rester attentif. La créativité vient souvent de l’observation plus que de l’invention.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Loïc Sans : En ce moment, j’ai de plus en plus envie d’aborder les gens et d’explorer le portrait de rue, une approche plus directe, plus frontale. C’est une forme d’interaction qui me manque un peu dans ma pratique actuelle, souvent plus discrète ou en retrait.

En vivant en Finlande, je sais que ce n’est pas évident : les gens sont très réservés, parfois difficiles à approcher dans l’espace public. Mais c’est justement ce défi humain qui me motive. Trouver la bonne manière d’entrer en contact, de gagner la confiance, de capter un regard ou un moment partagé — c’est un terrain que j’ai envie d’explorer davantage.

Ce serait une manière d’enrichir ma photographie de rue, en y ajoutant une dimension plus personnelle et plus engagée dans la rencontre.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Loïc Sans : Pas pour le moment. Je suis encore en train de construire un portfolio solide, avec une vraie cohérence d’ensemble. Je veux éviter de me précipiter : je préfère attendre d’avoir un travail qui me ressemble vraiment et qui tienne dans le temps.

J’ai aussi cette tendance à me lasser rapidement de mes propres images. J’ai souvent l’impression d’être en perpétuelle recherche, d’avancer, de remettre en question ce que j’ai fait la veille.

Si je devais préparer une exposition, j’aimerais qu’elle s’inscrive dans une vraie démarche personnelle, réfléchie, presque comme une étape dans mon parcours — pas juste une sélection d’images « réussies ».

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