L’Intimité des Rues Parisiennes : Titouan Liccia et sa Vision de la Street Photography
Les rues de Paris se transforment en toile pour les artistes qui savent capturer l’essence spontanée de la vie urbaine. Titouan Liccia, un photographe de rue passionné et membre actif de Street Photography France, révèle son expérience, sa vision artistique et ses voyages à travers l’objectif dans cette entrevue exclusive. Découvrez ce qui attire Titouan dans le monde de la photographie de rue, comment il se fond dans l’intimité des rues et comment il raconte des histoires uniques à travers ses clichés en noir et blanc et en couleur. Plongez dans le monde dynamique de la street photography avec Titouan Liccia, un artiste qui cherche à révéler l’émotion brute de la vie quotidienne.
On pose les questions à Titouan…
Dans cette interview, Titouan Liccia partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans la photographie de rue et qu’est-ce qui vous pousse à capturer des moments spontanés dans les rues ?
Titouan Liccia : J’aime toutes les pratiques de la photographie. Le studio permet de créer une image en gérant tous les paramètres, mais la photo de rue a un côté dépassement de soi très intéressant. Ça me pousse à sortir de ma zone de confort, et ça me permet de gagner confiance en moi. Je suis un grand fan des focales courtes (en ce moment je shoote au 28mm), donc pour avoir l’image que je veux il faut que je me rapproche des gens, et que je laisse ma timidité de côté (ce que je n’arrive pas encore complètement à faire). Au-delà de l’aspect défi personnel, je suis un grand passionné de cinéma. Et la vie est une excellente metteuse en scène ! La rue (qui plus est à Paris) est un lieu plein de vie, rempli d’histoires qui s’offrent à nous. Reste à être là au bon endroit au bon moment, et ça c’est le défi artistique. Arriver à capter l’action, dans le bon angle, sous la bonne lumière, avec les bons réglages pour révéler au mieux l’émotion et garder la justesse de l’instant. Il est donc indispensable d’ouvrir l’œil, de porter son regard au loin et d’anticiper (facile à dire !). C’est un excellent exercice pour travailler en fiction. En fait c’est ça, pour moi la street c’est un exercice, tant émotionnel et personnel qu’artistique. C’est une discipline qu’on ne peut pas faire à moitié, il faut utiliser son corps, sa tête et sa sensibilité, avec une possibilité de progression presque infinie. Car avant d’arriver au niveau de Bruce Gilden et d’être capable d’aborder les gens frontalement avec autant d’aplomb et de sortir des clichés de cette qualité, j’ai encore de nombreux kilomètres à parcourir.
SPF : Pouvez-vous nous parler d’une expérience mémorable que vous avez vécue en prenant des photos de rue ? Qu’est-ce qui rend cet instant si spécial pour vous ?
Titouan Liccia : Dans ma manière d’aborder la rue en France je suis un fantôme, j’essaye de disparaître. Je suis un peu comme le narrateur de l’histoire, j’observe, j’analyse et je capte ce qui m’intéresse. Lorsque je suis en voyage c’est différent. Il y a quelques années j’ai été bénévole en Inde dans un Ashram avec un ami pendant quelques semaines, et là j’étais au contact des gens. On partait tous les matins dans les villages aux alentours distribuer de la nourriture à l’arrière d’un pick up et on shootait. Il y a un cliché que j’ai pris, d’un jeune garçon debout sur des marches d’escalier qui me fixe avec toute sa fierté, qui sort du lot. La photo en soit je ne la trouve pas incroyable techniquement aujourd’hui, mais elle parle, et c’est le plus important.
SPF : Vous photographiez à la fois en noir et blanc et en couleur. Comment choisissez-vous le format qui convient le mieux à une scène ou à une situation particulière ?
Titouan Liccia : En studio la couleur est une aide primordiale, car elle peut venir soutenir le fond et magnifier la forme. Mais dans la rue je la vois plus souvent comme un parasite. Je porte une immense importance au cadre, aux lignes qui le construisent et à son équilibre. Et la couleur peut venir briser tout ça en très peu de temps. C’est peut-être une solution de facilité mais le noir et blanc fait de moi le maître de mon cadre. De plus je trouve ça très beau, les traits des visages sont renforcés, les expressions aussi et l’émotion plus brute. Petite anecdote : Mon père est cadreur en reportage, et je me souviens que quand j’étais petit il avait une caméra Broadcast (Betacam). Dans le viseur de ces caméras, l’image est en noir et blanc. C’est simplement pour que l’œil se concentre sur le cadre sans prendre en compte la couleur. C’est toujours resté dans un coin de ma tête. Enfin il y a l’exception qui confirme la règle, je ne suis absolument pas anti-couleur, et j’aime même beaucoup ça, mais ce n’est pas le même travail. Quand je travaille la couleur c’est que j’ai un cadre qui se construit autour d’elle. Que mon sujet se détache ou qu’elle apporte une ambiance particulière, alors là je ne peux pas m’en défaire. C’est toujours pareil, c’est le fond et la forme, si la couleur est au service de l’histoire alors elle reste, si elle n’est pas plus importante que ça alors noir et blanc.
SPF : Lorsque vous regardez vos propres photos, que souhaitez-vous transmettre aux spectateurs ? Quelle est l’émotion ou le message que vous espérez qu’ils ressentent en les regardant ?
Titouan Liccia : Évidemment pour chaque photo le message est différent, il n’y a pas une émotion que je travaille plus qu’une autre. Nous sommes des êtres dotés d’un éventail d’émotions très large et j’aime capturer la vie dans sa globalité. Ce que je voudrais arriver à faire, c’est qu’elles soient le plus transparentes possible. Que l’émotion transmise par le sujet soit rendue avec justesse.
SPF : Comment vous préparez-vous avant de sortir dans les rues de Paris pour prendre des photos ? Avez-vous une routine ou des techniques spécifiques pour trouver l’inspiration ou saisir des moments uniques ?
Titouan Liccia : Juste avant de sortir, non je ne fais rien de particulier. Je me fixe juste un objectif dès le départ, et j’essaye de m’y tenir pendant ma session. Par exemple, j’ai encore un peu de mal avec la prise de vue frontale, à hauteur du regard, donc je m’oblige à en faire. Et peu à peu je vois une progression. Sinon je me nourris tout le temps avec des livres ou des vidéos. En ce moment j’aime beaucoup regarder les “Walkie Talkie” de la chaîne de Paulie B sur Youtube, il suit des photographes New-Yorkais pendant des sessions de street. J’analyse leur façon de faire, ensuite j’essaye d’appliquer ce que j’ai appris. Après sinon c’est en fonction de l’humeur et de la photo que je veux faire, je vais choisir d’aller dans tel ou tel quartier et prendre ce qui vient.
SPF : En tant que membre mensuel de Street Photography France, quelles sont les opportunités ou les avantages que vous tirez de cette communauté ?
Titouan Liccia : J’ai rejoint l’aventure il y a peu donc je n’ai pas beaucoup de recul sur le sujet, mais j’ai déjà profité d’une visibilité plus large sur mon travail. J’ai aussi pu découvrir le travail d’autres photographes et c’est très enrichissant ! Le Discord est également un outil sympa, le contact y est facile et c’est une communauté très bienveillante. Les critiques y sont positives, toujours pour aider les autres, et c’est génial d’avoir cet outil de communication à portée de main. J’ai hâte de voir ce que le futur nous réserve ensemble !
SPF : Comment gérez-vous cette dynamique délicate et respectez-vous l’intimité des personnes que vous photographiez ?
Titouan Liccia : Ce qui m’intéresse dans la photographie de rue c’est justement d’entrer dans l’intimité des gens. Le grand angle nous permet d’être avec eux, de nous sentir plus proches et donc de partager plus d’émotions. Je pourrais très bien me mettre au 85, plus loin, pour être sûr de ne pas brusquer le sujet et je pourrais même avoir de plus gros plans, mais je trouve que ça crée une distance malgré tout. Je ne veux pas faire de voyeurisme, il est vrai qu’un étranger qui prend une personne en photo à son insu peut paraître étrange et dérangeant. C’est un équilibre précaire, mais toute la difficulté est là. C’est d’arriver à capter une émotion chez une personne, en entrant dans son espace proxémique personnel, sans influer sur son comportement. Être assez proche pour capter la bonne intention, sans agresser le sujet. Dans cette perspective, la contre plongée, que j’utilise exclusivement dans ma série en cours “Haut comme trois pommes” évite une agression frontale. Souvent le sujet ne voit même pas que je shoote.
SPF : Y a-t-il un lieu que vous aimez particulièrement photographier ? Pourquoi ce lieu est-il si spécial pour vous et comment vous inspire-t-il ?
Titouan Liccia : J’ai la chance d’être à Paris, d’avoir tous ces quartiers différents à proximité, de profiter d’un bouillonnement permanent et d’une diversité quasiment infinie. Je choisis ma destination en fonction de mon humeur. Pour me chauffer je vais souvent dans des lieux fréquentés par les touristes. Ils sont si émerveillés d’être à Paris qu’il ne font même pas attention à l’appareil. Quand je veux photographier la vie Parisienne alors je vais dans des quartiers plus populaires. Il y a néanmoins des lieux que j’affectionne plus que d’autres. La rue du Faubourg Saint-Denis, même si elle se gentrifie d’année en année, reste un carrefour culturel assez dense, donc un très bon terrain de jeu.
SPF : La photographie de rue est souvent associée à la capture de la vie quotidienne des gens. Pensez-vous qu’elle peut également être utilisée pour raconter des histoires plus profondes ou aborder des problèmes sociaux ? Si oui, pourriez-vous nous donner un exemple de projet que vous avez réalisé dans ce sens ?
Titouan Liccia : Pour moi, la seule différence entre une photo sociale et la street photography, c’est l’intention. La photographie de rue, c’est la forme. La rue étant l’arène dans laquelle se déroule une action, le photographe peut choisir un angle afin de traiter une problématique sociale. Reste à trouver une problématique qui nous touche particulièrement et sur laquelle nous pouvons réaliser un traitement intéressant. C’est un grand désir que j’ai, de réaliser un reportage photo sur un sujet établi, mais je suis toujours en phase de développement. Hâte de pouvoir vous présenter un projet digne de ce nom !
SPF : Quels sont vos projets ou vos aspirations futures en tant que photographe de rue ? Y a-t-il une destination ou un événement spécifique que vous aimeriez capturer avec votre appareil photo dans un avenir proche ?
Titouan Liccia : Mettre en pratique ce que je travaille dans la rue au profit d’un reportage, comme dit précédemment, c’est comme ça que je vois mon futur de photographe. Lorsque je suis parti en Asie, j’étais beaucoup plus axé sur la vidéo, ce qui demande davantage de matériel. C’était beaucoup trop lourd pour évoluer dans les lieux reculés qui nous intéressaient et pour établir un rapport naturel avec nos sujets. Depuis, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas forcément besoin de 24 images par seconde pour transmettre une émotion, et que la légèreté du matériel photo était beaucoup plus en accord avec mes besoins. Je n’ai pas encore choisi une problématique précise, mais je vais surement partir prochainement pour réaliser un reportage photo au Maroc.
