Le Monde de la Photographie de Rue selon Augustin Pasquini

Augustin Pasquini, connu également sous le pseudonyme « itaelle », se distingue par sa capacité à capturer l’inattendu, l’insolite et l’émotion brute à travers son objectif. Avec plus d’une décennie d’expérience dans la photographie de rue, Pasquini partage son voyage artistique, depuis ses débuts modestes jusqu’à sa reconnaissance professionnelle, révélant les défis, les inspirations et les moments poignants qu’il a rencontrés en chemin. Dans cette entrevue exclusive avec Street Photography France, Augustin Pasquini nous plonge dans son univers visuel, nous offrant un aperçu de sa vision unique de la photographie de rue et de ses projets futurs, tout en explorant les questions éthiques qui sous-tendent son travail remarquable.

On pose les questions à Augustin…

Dans cette interview, Augustin Pasquini partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Augustin Pasquini : J’ai commencé vers mes 20 ans, au téléphone. J’avais cet œil qui remarquait les incongruités quotidiennes de la vie, et j’ai rapidement ressenti le besoin de les photographier.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Augustin Pasquini : Cela fait plus de 10 ans que c’est plus qu’un hobby, et maintenant quelques années que je la pratique de manière professionnelle.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Augustin Pasquini : J’ai travaillé dans le développement web pendant 10 ans. J’ai arrêté pour suivre une formation à l’école des Gobelins à Paris, de professionnalisation de ma pratique photographique. C’est une très bonne école, elle m’a aidé à combler mes ignorances et à trouver plus précisément ma pratique. J’ai aussi suivi du mentorat, auprès de différents photographes et institutions.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Augustin Pasquini : J’utilise un fidèle Fujifilm X100F. Parfois, quand je shoote en intérieur, je lui visse une focale un peu plus large, de 28mm. Peu de gens le savent, mais il existe des convertisseurs pour les X100, équivalents à 28mm ou 50mm, si vous avez vraiment besoin de ces focales. Ils ne sont pas donnés, et vous perdez de la compacité, mais ils sont très pratiques.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Augustin Pasquini : Je rêve d’une réédition du Fujifilm X70, que j’ai possédé par le passé, qui combine les avantages du Ricoh GR, avec ceux de Fujifilm. Finalement, je me retrouve à peu utiliser le viseur de mon Fujifilm X100F. Cependant, rien ne sert d’upgrader votre appareil s’il vous convient. Je passerai à un Fuji plus récent, quand ce dernier me lâchera.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Augustin Pasquini : Je vais près des gens et je n’hésite pas à prendre la photo quand j’en vois une. Ça n’était pas un choix facile, mais j’ai ancré ma pratique dans la couleur numérique, et arrêté le noir et blanc, l’argentique. Je prends les personnages de la rue, ils voient mon appareil. Je shoote beaucoup dans les transports. Je questionne les limites de la photo de rue et de l’espace public à travers plusieurs séries photographiques.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Augustin Pasquini : Au delà des photographes de rue, Martin Parr, qui est plus un photographe documentaire, est très important pour moi. Saul Leiter, qui a su shooter de la street photo au téléobjectif, comme personne, me touche particulièrement. Aussi, les photos aux USA de Raymond Depardon, et celles au Vietnam de Gilles Caron, furent une claque lors de mon éducation photographique. Dans une veine plus colorée, j’ai récemment acheté le livre photo « Last Call » de Harry Gruyaert, qui est impressionnant de beauté, il est une de mes inspirations évidentes, de par sa manipulation des reflets, de la couleur. Je trouve les photos et l’histoire personnelle d’Alexandra Boulat, photoreporter morte en 2007, à 40 ans, au Proche-Orient, particulièrement touchante. Aussi il y a Luc Delahaye, ses photos de guerre bien sûr, mais surtout sa série dans le métro, “L’autre”, qui est une réelle influence esthétique. Plus contemporain, Myr Muratet et son magnifique livre “Paris Nord”, ou encore le génie téléphonique d’un Sam Youkilis, que j’admire, tout simplement. Ou encore les mises en scène subtiles de Lukasz Wierzbowski. D’un point de vue street photographique, je trouve que Fabien Ecochard est tout simplement l’un des plus forts de sa génération. Bon, j’aurais plein d’autres photographes à citer mais je m’arrête là !

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Augustin Pasquini : Il s’agit d’une photo dans un TGV Paris Marseille. Je me suis retrouvé seul dans la rame avec une femme d’une soixantaine d’années. Une fois tous les deux, elle s’est permis de mettre ses jambes nues, levées sur la tablette devant elle. Elle me regardait du coin de l’œil, en relevant un peu sa robe. J’étais gêné, mais j’ai pris la photo, et je sais qu’elle s’en est rendue compte. Nous n’avons pas parlé, ce fut une forme d’accord tacite. La photo fut une réussite, et rentre tout à fait dans ma série sur les transports.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Augustin Pasquini : Au-delà du fait d’être carré techniquement, faire un avec son appareil et sa focale, j’ai dû apprendre à cadrer mes envies et mes sujets. La création de ma patte photographique m’a pris du temps, mais je la pense maintenant reconnaissable. J’ai ancré ma street photo dans les lieux publics mais clos, et dans mon quartier. J’ai construit un discours autour de cette pratique, et ça m’a peut-être aidé à passer à une dimension supérieure. L’œil photographique ne fait pas tout. Quentin Bassetti, un photographe dont j’ai suivi le mentorat, m’a dit un jour : “tes meilleures photographies sont devant toi”. Cette phrase fut libératrice et motivante. Elle m’a permis d’avancer sur ma pratique, m’a fait repenser tout ce que j’avais shooté jusqu’alors. Se lever tous les matins avec la possibilité que ce jour soit le jour potentiel de la meilleure photo de votre vie, est un sentiment motivant, beau et structurant, que seuls les photographes de rue peuvent ressentir.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Augustin Pasquini : J’ai été amené à échanger avec un migrant sud-soudanais, tout jeune, qui m’a raconté son parcours migratoire. Il vivait dans la rue, dans mon quartier de Stalingrad. Jamais je n’aurais été amené à échanger comme ça, avec des gens si proches physiquement, et pourtant avec des parcours de vie opposés, que l’on ne voit que sans les voir vraiment.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Augustin Pasquini : Je me suis très rapidement senti concerné par ces questions éthiques. J’ai développé ma pratique de photo de rue autour de celles-ci. Photographe des transports, qui sont des lieux publics au regard de la loi, j’ai été amené à questionner l’intimité de ces espaces. Comment articuler les problématiques modernes liées au droit à l’image, et ces documentaires sauvages, que sont les reportages de photo de rue ? Ma série “Consent” aide à poser ce débat, avec un duo de portraits de rue, dans le métro.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Augustin Pasquini : Quand je faisais encore de l’argentique, j’allais à Négatif plus, et je m’étais calé au parc d’en face, afin de finir ma pellicule, et leur donner à développer. J’y vois des enfants qui jouent, je prends une belle photo d’eux depuis mon banc. Ils sont rapidement venus me voir, et je leur ai expliqué que je ne pouvais pas leur montrer la photo, car c’était de l’argentique. Ils sont ensuite allés voir leur maîtresse en expliquant la situation, ils devaient avoir 6 ans. Il est intéressant de voir qu’ils avaient une certaine conscience de leur droit à l’image, même à cet âge ? J’imagine que la maîtresse est allée voir les policiers municipaux du parc, qui sont ensuite venus me voir. J’ai expliqué la vérité, que j’étais photographe, que je finissais ma pellicule. Ils m’ont cru mais ont quand même pris mon identité. En effet, peut-être pensent-ils à un pervers, qui fait ça tous les weekends, de ce qu’ils en savent ? Ils m’ont ensuite simplement demandé de ne pas partager la photo.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Augustin Pasquini : Choisir un cadre ou un angle photographique et s’y tenir. Cela peut être un lieu, un angle de prise de vue, un détail de la rue récurrent, une couleur, un type de mouvement… Cela vous aidera à trouver votre patte photographique. Sortez souvent pour prendre vos photos, mais prenez le temps de les éditer, de les choisir, de les comparer. Je passe plus de temps devant mon Lightroom, que dehors à shooter !

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Augustin Pasquini : C’est classique mais je dirais sortez et shootez en bas de chez vous. Si vous n’arrivez pas à faire de bonnes photos dans un environnement qui vous est familier, pourquoi cela irait-il mieux à l’autre bout du monde ? Là où nous habitons est toujours exotique pour un touriste, qui le photographiera avec émerveillement. Faites-le, cela vous obligera à voir votre monde familier différemment.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Augustin Pasquini : Ma série sur le quartier où j’habite, Stalingrad, est un de mes projets de photo de rue le plus abouti pour le moment. J’ai voulu à travers ma série photographique qui lui est dédiée, démystifier et célébrer un quartier trop souvent stigmatisé. J’ai été agréablement surpris par l’originalité et l’esthétisme de certaines situations, de certaines lumières, et de certains sujets. Je me vois continuer de shooter dans ce quartier tout au long de ma carrière, afin d’y capturer son évolution, et d’ancrer ainsi mon travail dans une démarche presque archivistique ou historique.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Augustin Pasquini : C’est en cours, je ne peux pas encore en parler !

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Augustin Pasquini : Je suivais la scène française de street photography depuis pas mal de temps maintenant. Cela se structure pas mal depuis le Covid. J’avais envie de vous rejoindre, c’est chose faite !

SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Augustin Pasquini : J’ai notamment pu découvrir des photographes talentueux que je ne connaissais pas.

SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Augustin Pasquini : Je pense qu’il faut encore développer plus de partenariats avec des institutions photographiques ! Comme l’UPP par exemple, ou des festivals photo.

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