La rue est un terrain de jeu infini
Francis Wright est né dans l’argentique et ne l’a jamais quitté. Revenu vivre dans Paris intra-muros en plein Covid, il a troqué les deux et quatre roues pour la marche, un boîtier presque toujours sur lui. Nikon FE et FE2, 50 mm et 35 mm, parfois un Rolleiflex ou un Semflex : que des focales fixes, et une esthétique volontairement moins lisse. Ce qu’il cherche se joue à hauteur d’homme — une situation ordinaire où surgit quelque chose d’inattendu et de fugitif.
On pose les questions à Francis…
Francis Wright est cent pour cent autodidacte : jeune, il a baigné dans les appareils mécaniques et les magazines photo de son frère aîné, puis dans le labo artisanal de son lycée. Depuis son retour dans Paris intra-muros en 2020, la rue est devenue son terrain de jeu quotidien, « un décor toujours vivant et inattendu ». Il revendique une pratique instinctive, sans projet prédéfini, où le hasard a toute sa place — et une règle qu’il ne négocie pas : le consentement des personnes qu’il croise. Il cite la science du cadrage de Cartier-Bresson, le génie de Vivian Maier et l’espièglerie d’Elliott Erwitt, autant que les contemporains dont il suit le travail sur les réseaux.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Francis Wright : La rue m’a « happé » depuis mon retour dans Paris intramuros en plein Covid. J’ai alors abandonné 4 et 2 roues pour marcher — avec pratiquement toujours un appareil sur moi. La rue est un terrain de jeu infini.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Francis Wright : Je suis né dans l’argentique, et n’ai jamais arrêté depuis. J’ai toujours photographié dans la rue sans jamais prendre clairement conscience que je pratiquais de la photo de rue. Ma vie dans Paris intramuros depuis 2020 m’a conduit à être toujours prêt à shooter dès que je sors de chez moi : j’ai alors réalisé que la rue constitue un décor toujours vivant et inattendu, un terrain de jeu toujours imprévisible.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Francis Wright : 100% autodidacte. Jeune, j’ai eu probablement la chance de baigner dans les appareils mécaniques et les magazines photo de mon frère ainé et dans le labo artisanal de mon lycée. Et je n’avais guère d’autre choix que l’argentique.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Francis Wright : Quasi systématiquement un de mes boitiers Nikon (FE et FE2) montés avec un 50 mm (f1.4) et un 35 mm. Souvent avec dans ma poche mon Rollei 35S. Parfois avec un moyen format (mon Rolleiflex f3,5 ou mon Semflex, un petit bijou français avec une optique Berthiot extraordinaire). Rarement mon Voigtländer Vito CLR. Pas de zoom, que des focales fixes. Et oui, je suis fan d’appareils anciens, probablement pour une esthétique photographique moins lisse en cherchant à conserver une part d’imperfection et de matière.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Francis Wright : Je préfère naturellement un reflex avec une cellule intégrée, et je ne joue que sur l’ouverture. Pour plus de maniabilité et de réactivité. Plus lent bien entendu qu’un numérique, mais plus efficace qu’un moyen format avec pose mètre.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Francis Wright : Je ne connais pas mon style. Mais je sais ce qui me plait le moins : des architectures froides et sans vie, des échines courbées sur leur smartphone. Mon approche me semble instinctive : je pense photographier avec la curiosité de celui qui essaie de regarder encore le monde comme un enfant. Une âme vivante y occupe souvent une place importante, mais dialogue constamment avec son environnement : une façade, une plage, un objet, une enseigne, une ombre ou un détail architectural peuvent devenir les véritables protagonistes de l’image.
Je ne cherche pas nécessairement l’événement ou le spectaculaire. Je préfère observer ce qui se joue à hauteur d’homme et révéler, dans une situation ordinaire, quelque chose d’inattendu, de fugitif.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Francis Wright : La science du cadrage de Cartier-Bresson. Le génie de Vivian Maier. L’espiéglerie d’Eliott Erwitt. Mais aussi énormément de contemporains amateurs ou professionnels dont je suis les travaux sur les réseaux : toujours inspirant.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Francis Wright : Je suis posté sous la passerelle Debilly à Paris, j’avise des pavés mouillés et brillants dont je trouve l’éclat intéressant, je règle l’ouverture (assez grande de mémoire) et je fais ma mise au point en attendant que des passants ou cyclistes se présentent sur la route en arrière plan. Et surgissent soudainement deux joggers qui décident au dernier moment de bifurquer et de me frôler. Je déclenche sans réfléchir. J’aime le résultat plutôt spontané — après avoir attendu une bonne dizaine de minutes accroupi !
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Francis Wright : N° 1 le consentement des personnes. Dans la rue, je fais confiance au hasard mais sans jamais brusquer les inconnus que je croise. Mes focales fixes m’obligent à me rapprocher. Je préfère ne pas shooter plutôt que de heurter les personnes. Si la situation se présente, je demande l’accord et la réponse est très très souvent positive. Mes appareils vintage en bandoulières favorisent généralement des discussions toujours sympa. Mais je perds en spontanéité.
N°2 la lumière : je capte parfois une luminosité intéressante (avec même un sujet assez banal), je n’ai pas toujours le temps avec moi, j’hésite et je me dis que je repasserai un peu plus tard. Et quand je repasse, c’est fini. Le moment est passé. Désormais, je shoote sans attendre. Le résultat n’est pas toujours extraordinaire, mais je n’ai pas de regrets !
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Francis Wright : Je n’ai pas vécu d’expérience mémorable en soi. Mes appareils anciens au cou génèrent quasi systématiquement des discussions sympa avec des inconnu.es rencontré.es dans la rue. Les échanges sont toujours agréables avec des personnes de tous âges, horizons et de toutes cultures. La photo devient un espace de partage énergisant.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Francis Wright : Je prends soin à ce que les personnages que je photographie soient très rarement reconnaissables. Je ne publie jamais aucune photo d’une personne reconnaissable sans son accord préalable formel.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Francis Wright : Une mère de famille m’a interpellé alors que je photographiais en contre jour des enfants jouant au foot dans un jardin public. Elle intervenait sur un ton passif-agressif chargé d’insinuations douteuses voire scabreuses. Alors que j’étais interloqué par son incise en contravention totale avec mon éthique et mon approche de la photographie de rue, j’ai pu comprendre que sa réaction spontanée était légitime, je ne suis pas entré dans l’échange, je n’ai pas cherhé à me justifier et j’ai abandonné mon projet immédiatement.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Francis Wright : Marcher, beaucoup marcher.
Observer, affûter son regard, lever les yeux, baisser les yeux, changer de perspective, se décaler, s’accroupir…
Etre patient, très patient.
Ne pas hésiter quand l’occasion se présente (elle se présente rarement deux fois !).
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Francis Wright : Quelque chose que je tâche encore et toujours de m’appliquer : se rapprocher plus de son sujet. Ok facile à dire !
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Francis Wright : Je photographie de manière instictive et fais confiance au hasard. Je sors rarement avec un projet prédéfini en tête. Je peux regarder longtemps, je tâche d’être disponible à tout ce qui peut advenir. Ma philosophie en matière de photographie de rue est d’attendre le bon instant.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Francis Wright : Je procrastine sur un projet d’expo. Un mélange probable entre un syndrome de l’imposteur (celui de l’amateur) et ma croyance fondamentale que les chose adviennent quand elles doivent advenir. A suivre donc…


