Jonathan Camélique : Genève, terrain de jeu photographique
On pose les questions à Jonathan…
Dans cette interview, Jonathan Camélique partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Jonathan Camélique : J’ai découvert la photographie de rue sans vraiment savoir ce que c’était. Je suis né dans une famille de photographes amateurs et ai été très tôt initié à la photo par mon grand-père. On se baladait les week-ends dans son village, il avait son appareil photo, un Canon EOS 650 argentique, et m’apprenait à l’utiliser. Dès lors, j’ai toujours eu un appareil photo entre les mains et ai passé la plus grande partie de ma vie à photographier mon quotidien. Mon grand-père m’a finalement offert un appareil numérique pour mes 11 ans, et je m’amusais à photographier tout et n’importe quoi. Ce n’est que plus tard, lorsque j’ai décidé de me plonger plus profondément dans la photographie, que je me suis rendu compte de l’existence de la photographie de rue comme une discipline à part entière. Lorsque j’ai découvert le travail de Mary Ellen Mark, puis de Garry Winogrand, vers 2020, j’ai tout de suite été subjugué par la qualité de leur travail, et je suis devenu obsédé par cette découverte.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Jonathan Camélique : En 2020, lors de la crise du COVID, je découvrais donc la photographie de rue. De là, j’ai racheté un vieux appareil photo argentique, des pellicules, et je suis sorti de chez moi pour photographier tout ce qui m’entourait. J’ai commencé à développer moi-même mes pellicules, à les scanner, à les éditer… c’était une vraie drogue ! La première année, j’ai dû faire plusieurs milliers de photos.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Jonathan Camélique : J’ai longtemps pratiqué la photo de rue avec un Nikon F3 et un 28mm ainsi qu’un 35mm. J’utilisais principalement des pellicules Fomapan 400, économiques, en rolls de 100 mètres que je pouvais bobiner moi-même et développer avec du Rodinal. J’aimais beaucoup le résultat très granuleux. Le problème des reflex en photo de rue, c’est qu’ils sont généralement lourds et bruyants. J’ai décidé d’investir dans un télémétrique Leica M4-P avec un 35mm, dont j’étais très content, et qui m’a suivi pendant plusieurs années. Malheureusement, à partir de 2023, le prix des pellicules a explosé et j’ai lentement pris la décision de rebasculer vers le numérique. Lorsqu’on fait plus de 300 photos par session, à raison de 3 à 4 sessions par semaine, à 10€ la pellicule, ça devient presque impossible. J’ai beaucoup de photos que je ne garde pas, c’est le propre de la photo de rue : 99% d’échecs pour 1 photo qui en vaut la peine. Aujourd’hui, je shoote principalement avec un FUJI XE-1 et un objectif TTartisan 25mm APSC manuel pour faire du zone focusing. Ça me suffit amplement.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Jonathan Camélique : Je dirais principalement un appareil compact, facile à utiliser, avec un objectif 35mm (équivalent full frame) manuel. Je porte peu d’intérêt au matériel, pour moi ce n’est qu’un outil comme un autre. Lorsque vous avez besoin de planter un clou, il vous faut un outil adapté, un marteau, peu importe la taille, la marque, l’âge, etc. Tant que vous pouvez planter votre clou, c’est tout ce qui compte ! Libre à chacun d’y rajouter des options et d’être plus confortable avec tel ou tel marteau.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Jonathan Camélique : Je ne sais pas trop… Je dirais que l’élément principal est la proximité, tant sur le plan physique qu’émotionnel. J’aime aller au plus près de mes sujets, les approcher et figer des expressions distinctes, mais j’aime également discuter avec eux, apprendre à les connaître. On apprend beaucoup des endroits que l’on arpente en parlant aux gens qui y vivent. Depuis 2022, je me concentre sur un projet à long terme sur la ville de Genève, ma ville natale. J’ai appris énormément sur ma ville en approchant tout type de personnes : des touristes, des personnes âgées, des sans-abris, des jeunes, etc. Tous ont une histoire très personnelle à raconter. Je trouve ça passionnant et j’ai toujours beaucoup de plaisir à écouter des inconnus me parler de leur vécu. Pour moi, c’est ça être proche : ce n’est pas qu’une question de prendre des photos de près, c’est aussi partager un bref instant et échanger. C’est primordial dans ma pratique de la photo de rue et c’est avant tout une manière de mieux connaître ma ville et ses habitants, plus que de réellement faire des photos.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Jonathan Camélique : Comme je le disais plus tôt, lorsque j’ai découvert les travaux de Mary Ellen Mark et Garry Winogrand, j’ai tout de suite été soufflé par leur approche de la photo. Je dirais que ce sont les deux photographes qui m’ont vraiment inspiré lorsque j’ai commencé la photo de rue. Mais avec le temps, j’ai essayé de me détacher des influences extérieures. C’est très difficile de produire quelque chose de personnel. D’ailleurs, je ne suis pas sûr d’y arriver réellement. J’essaie avant tout de ne pas traîner sur les réseaux sociaux et de ne pas suivre les tendances à la mode. Dernièrement, j’ai été pas mal captivé par le travail de René Burri avec son livre Mouvement et celui de Raymond Depardon avec Voyages, que mes ex-beaux-parents m’ont offerts pour mon anniversaire. J’aime aussi beaucoup le travail de Vinaigre Blanc, qui a sorti son zine Tout près de toi en début d’année et qui est remarquable. On a tendance à toujours se référer aux grands noms, mais il y a tellement d’autres artistes plus modestes que des Henri Cartier-Bresson qui produisent un travail extraordinaire.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Jonathan Camélique : J’ai pris cette photo à l’arrêt de tram de Plainpalais, une place très connue à Genève. La vieille dame au premier plan organisait ses sacs de courses qu’elle avait posés sur un banc. Je me suis rapproché d’elle et je lui ai demandé si elle avait besoin d’aide. On a échangé deux mots, elle a vu mon appareil et m’a demandé si je prenais des photos. Je lui ai répondu oui et ai déclenché sans trop réfléchir pour lui montrer. On a échangé encore quelques mots et elle est entrée dans le tram suivant. Ce n’est qu’en rentrant chez moi que je me suis rendu compte que la photo, prise à la va-vite, sans même cadrer, était en fait réussie. J’aime beaucoup les différents plans : la vieille dame, la famille qui attend le tram, et le monsieur assis sur le banc de l’autre côté des rails, la lumière, l’ambiance. C’est une de mes photos préférées, de par son histoire et son rendu final inattendu.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Jonathan Camélique : Je dirais de garder un regard émerveillé sur les choses qui nous entourent et deviennent banales avec le temps. Il y a toujours des choses nouvelles, des choses surprenantes, des situations incongrues, des gens extravagants qui croisent notre passage. Photographier me permet de garder ce regard d’enfant, et c’est parfois difficile de le conserver lorsqu’on longe 50 fois la même rue.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Jonathan Camélique : Il y en a tellement ! Chaque fois que je parle avec quelqu’un, qu’on prend le temps de discuter, ce sont des expériences mémorables. J’ai un faible pour les discussions avec les personnes en marge de la société. Parfois, elles n’ont ni queue ni tête, on ne sait pas trop où on va ni ce qu’il faut dire, mais il y a toujours des choses à en tirer. J’ai le souvenir de cette dame consommatrice qui, au détour d’une conversation, m’a lancé : « Je suis peut-être polytoxicomane, mais au moins je suis polie », c’était marrant. Ou cet homme visiblement en crise psychotique qui a fini par me dire : « Merci d’avoir pris le temps de me parler, la plupart des gens ont peur et ne s’arrêtent pas. » Ce ne sont pas des moments liés à une photographie en particulier, mais ce sont des situations que je n’aurais jamais vécues si je n’avais pas pris la décision d’aller en ville plusieurs fois par semaine pour photographier la rue.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Jonathan Camélique : Je pense qu’il faut rester humble. Même si, en tant que photographe de rue, nous sommes dans notre bon droit, il faut accepter que des gens ne voient pas cela d’un bon œil et puissent être réticents. Généralement, je fais exprès de montrer mon appareil, je ne me cache pas et j’évite de photographier depuis la hanche autant que possible pour que les gens comprennent clairement mes intentions. Forcément, cela amène beaucoup plus d’interactions que si l’on se cache, mais derrière, c’est beaucoup plus facile d’expliquer notre démarche. Je laisse toujours la possibilité à quelqu’un de venir me demander pourquoi j’ai pris une photo et j’essaie toujours d’être agréable. Si quelqu’un me demande de supprimer une photo, j’explique pourquoi j’ai pris la photo et que je suis en droit de le faire, mais je finis toujours par la supprimer. Ce n’est qu’une photo et, au fond, ça n’a pas de sens de se mettre des gens à dos parce qu’on a légalement le droit de le faire.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Jonathan Camélique : Oui, assez régulièrement. J’ai un groupe de jeunes qui ont essayé de me racketter mon appareil dans un quartier un peu chaud de Genève, une consommatrice près d’une salle de shoot qui m’a clairement dit que si je revenais dans le coin, elle s’occuperait de moi avec des amis. Ah ! Il y a aussi ce type qui tenait une sorte de sculpture dans les mains. Je photographiais la foule et il apparaissait vaguement au milieu des gens. Il s’est approché de moi et a mis un coup de poing dans mon appareil suffisamment fort pour décrocher le pare-soleil. Apparemment, il transportait une œuvre d’art et était très soucieux de ne pas se faire voler sa propriété artistique.
Il est primordial de toujours rester courtois et de ne jamais envenimer une situation. Mais parfois, lorsque des gens deviennent agressifs ou vous menacent, il ne faut pas se laisser intimider et montrer que vous n’êtes pas le genre de personne qu’on peut écraser. Ne jamais répondre à la violence par la violence et savoir quitter les lieux au bon moment, s’excuser si vous pensez que ça peut aider à faire redescendre la pression, mais ne pas se laisser impressionner par des menaces.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Jonathan Camélique : Avant toute chose, il faut s’éloigner des réseaux sociaux, se cultiver en assistant à des expositions ou en consultant des ouvrages de grands photographes, et surtout oser sortir et photographier ce qui a du sens pour vous ! Ne laissez pas les autres vous dire quoi faire et prenez du plaisir avant tout !
Pour ce qui est de la technique, j’aurais tendance à dire de ne pas se concentrer sur son matériel et éviter de commencer avec des objectifs de 200mm en embuscade. Ça peut être rassurant, mais par expérience, c’est comme ça que l’on passe pour un mec chelou qui photographie des gens au téléobjectif de loin.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Jonathan Camélique : Je suis assez partisan du « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » et, selon moi, il faut oser essayer plein de choses tout en acceptant de se tromper parfois. Le pire, c’est de s’enfermer dans une sorte de confort et de toujours photographier la même chose. Alors oui, ça va marcher un temps, mais ça va vite devenir lassant. Il faut faire preuve de beaucoup d’autocritique et se forcer à sortir de cette zone de confort. Parfois, vous allez passer un ou deux mois sans faire une seule bonne photo, et ce sera très dur de trouver la motivation de continuer. Et puis, un jour, sans prévenir, vous allez faire une photo géniale, complètement hors de votre registre habituel, et vous allez retrouver l’élan nécessaire pour continuer encore et encore. C’est sur la longueur que le travail paie, et je préfère avoir un taux d’échec très élevé avec mes photos que de ne pas évoluer avec le temps. Sortir, sortir, sortir ! Se forcer à sortir, toujours prendre son appareil dans son sac et ne jamais s’arrêter.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Jonathan Camélique : Pour le moment, non. J’essaie de me concentrer sur la documentation du quotidien genevois et, le jour où je penserai avoir fait le tour de la question, je passerai à autre chose. Mais il y a toujours de nouvelles choses à découvrir et des rencontres qui nous font dire qu’on est loin d’avoir tout vu, tout photographié. Je ne sais pas si un jour je terminerai ce projet.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Jonathan Camélique : Idéalement, j’aimerais bien mettre sur pied une exposition. Le seul problème est qu’au vu du nombre de photos prises lors des trois dernières années, le format exposition me paraît, pour le moment, limitant de par la sélection qu’il impose. L’idée, pour le moment, est de continuer à photographier pour en faire éventuellement un livre, une sorte de complément à l’exposition, qui viendrait offrir une vision plus complète du projet avec une narration plus complexe. D’ici là, je me concentre avant tout sur le fait de rester productif et d’apprécier sortir encore et toujours à la découverte de ma ville.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Jonathan Camélique : J’ai découvert Street Photography France par le biais d’un ami qui suivait le compte Instagram. J’ai adoré le contenu qui était proposé, l’idée de communauté réunie autour d’une même passion. J’ai envoyé un mail depuis le site web et, suite à un échange très agréable, j’ai rejoint Street Photography France.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Jonathan Camélique : Je trouve génial de pouvoir échanger et partager une passion commune avec d’autres passionnés. Ça permet de se remettre en question, d’apprendre et de découvrir de nouvelles choses, de se donner des conseils et de voir le monde de la photographie de rue sous d’autres angles qu’on ne soupçonnait pas.

