Jean-Pierre Zanotti. Entre patience et effacement : la photographie de rue comme exercice de discrétion
La photographie de rue peut parfois ressembler à un geste furtif, presque invisible, qui s’exerce dans l’ombre du quotidien. Elle ne cherche ni l’effet ni la confrontation, mais s’insinue dans les interstices du réel, là où les scènes apparaissent puis disparaissent sans bruit. Cette approche discrète, attentive et profondément humaine traverse la pratique de Jean-Pierre Zanotti.
Autodidacte et membre de SPF, il développe une relation patiente à la rue, façonnée par le doute, l’observation et une conscience aiguë de l’éthique. Ses images naissent rarement de la certitude, souvent de l’attente, parfois du renoncement. Elles s’attachent à révéler de légers déséquilibres, des situations ordinaires traversées par une étrangeté douce, sans jamais forcer la rencontre. Une photographie sans emphase, où le respect de l’autre conditionne toujours le déclenchement — et parfois même son absence.
On pose les questions à Jean-Pierre …
Dans cette interview, Jean-Pierre Zanotti partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : J’ai débuté par l’astrophotographie où les aspects techniques étaient prépondérants et je n’ai fait mon apprentissage « culturel » progressivement qu’à partir du lycée. J’ai découvert l’existence de courants photographiques et en particulier de la photographie de rue à travers les revues et des livres. La photographie humaniste m’a attiré dès mes premiers contacts et a certainement constitué le germe de mon intérêt croissant pour la photo de rue, en tant que spectateur j’entends.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : Avec une démarche volontaire et consciente, depuis une quinzaine d’années environ. Mais mon expérience cumulée est maigre, je n’ai que très ou trop peu de temps à y consacrer. Avant, je la pratiquais en dilettante, comme M. Jourdain faisait de la prose.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Jean-Pierre Zanotti : Je suis autodidacte. J’ai commencé la photographie adolescent, en argentique, car je pratiquais l’astronomie en club et que je voulais garder une trace de mes observations. Y repenser aujourd’hui me fait sourire, car ma Lorraine natale me donnait rarement le loisir d’observer autre chose que des nuages, mais c’est sans aucun doute ce qui m’a permis de faire « mes armes » techniquement. Les aléas météorologiques m’ont vite contraint à élargir mon horizon : je me suis alors tourné vers les environnements industriels décadents qui criblaient les environs, puis plus généralement vers les lieux abandonnés.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Jean-Pierre Zanotti : Quasiment tous les appareils numériques modernes sont objectivement très performants, y compris les « entrées de gamme », je n’ai donc pas vraiment de préférence. J’ai beaucoup utilisé un excellent Olympus E-PL5 jusqu’en 2016, puis me suis embourgeoisé avec un Fujifilm X-E2 que j’ai remplacé cette année par un X-E5. J’ai complété mon équipement progressivement avec quelques focales fixes grand angle : 13mm, 16mm, 23mm. Parfois, j’emprunte le Fuji X-T100V de mon épouse, photographe à ses heures également.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Jean-Pierre Zanotti : Le couple Fujifilm X-E5 et Fujinon 23mm est compact, suffisamment versatile et peu intrusif.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : En observant mes photos, je ne trouve pas vraiment de ligne directrice ni de cohérence d’ensemble. Donc, si tant est que j’en ai un, je ne saurais pas comment le définir.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Jean-Pierre Zanotti : J’en admire énormément et dans des styles radicalement différents. J’espère ne pas m’en inspirer, sans quoi mes images seraient à la photographie ce que les ornithorynques sont au règne animal. Entre autres — et sans hiérarchie aucune — Harry Gruyaert, Franco Fontana, Fred Herzog ou Joel Meyerowitz pour la couleur ; Robert Frank, Vivian Maier, Letizia Battaglia, Louis Stettner pour leur approche humaniste ; et Bruce Gilden pour son culot et son approche réellement frontale de la discipline. Je sais déjà qu’en relisant ces lignes, je regretterai de n’avoir pas cité d’autres auteurs qui me viendront plus tard à l’esprit.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Jean-Pierre Zanotti : Certainement une photo prise sur les quais de Seine durant la période « Paris Plage » en août 2008, lors d’une journée nuageuse. Des brumisateurs disposés le long des quais rafraîchissaient l’atmosphère et tous les gamins qui passaient par là se mettaient à courir en se couvrant la tête pour se protéger des gouttelettes. C’est alors qu’une fillette en robe vichy un peu désuète est apparue ; elle marchait tranquillement, sans se soucier le moins du monde de cette pluie fine. L’atmosphère légèrement voilée, combinée à sa démarche tranquille, donne une ambiance un peu irréelle à cette photo. J’ai eu beaucoup de chance d’être présent avec un appareil à ce moment.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : Le premier est de pouvoir m’approcher suffisamment du sujet sans paraître intrusif et, par conséquent, ruiner la scène. Le second est de ne pas rentrer bredouille… Malheureusement, les statistiques sont impitoyables : le plus souvent, je n’ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Pire, il m’arrive de rater une scène remarquable, ou que des clichés qui semblaient intéressants sur le moment s’avèrent décevants, voire sans intérêt.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : En déambulant dans les rues, on rencontre beaucoup de personnes avec qui la vie n’a pas été tendre et qui sont manifestement cabossées. Ce sont ces expériences que je garde en mémoire. Je pense en particulier à une dame âgée et très alcoolisée, assise à une table d’un petit bar pour habitués, qui, m’apercevant avec mon appareil photo, m’a demandé si je pouvais lui faire des photos d’identité. J’ai donc improvisé un portrait de fortune avec les moyens du bord — et du bar — grâce au tenancier, puis je lui ai donné les tirages quelques jours plus tard.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Jean-Pierre Zanotti : Je fuis tout ce qui peut s’apparenter à du voyeurisme et je ne prends aucun plaisir à photographier des personnes qui sont manifestement en situation de faiblesse, dans toute l’acception du terme ; je n’ai pas l’alibi du photoreporter. Je doute que mes photos soient préjudiciables aux personnes que je photographie — ce n’est en tout cas jamais mon intention. N’ayant pas de compte sur les réseaux sociaux, je n’y publie jamais rien, et s’il y a des enfants identifiables sur mon site, c’est que les parents m’ont donné leur autorisation ou que la photo a plus de dix ans. J’essaie simplement de révéler quelque chose qui déroute le spectateur, suscite l’interrogation, dévoile un déséquilibre ou, tout simplement, déclenche un sourire.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Jean-Pierre Zanotti : J’ai eu affaire une seule fois à un monsieur un peu remonté qui ne voulait pas apparaître sur une photo que je venais de prendre dans une rue très fréquentée. Je lui ai montré cette photo et, bien qu’il n’en fût pas le sujet et que j’aurais pu la conserver légalement, je l’ai effacée. Ce n’était jamais qu’une photographie.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : Je suis moi-même débutant, je me garderai bien de donner des conseils.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Jean-Pierre Zanotti : Peut-être pas des recommandations — je n’ai aucune légitimité pour cela — mais je sais que j’observe beaucoup de photographies en tentant d’analyser pourquoi certaines d’entre elles me touchent plus que d’autres, que ce soit pour leur composition, le travail de la couleur ou du noir et blanc, leur impact visuel ou l’émotion qu’elles véhiculent. J’imagine que cela m’aide à développer inconsciemment une approche « holistique » de la photographie de rue.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Jean-Pierre Zanotti : Rien qui ne soit suffisamment abouti pour le moment. Peut-être, un jour, imprimer un petit recueil avec mes meilleures « histoires ».
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Jean-Pierre Zanotti : Les expositions demandent du temps — j’en ai peu — et des moyens — rares sont celles qui financent les tirages. Donc rien à l’horizon.

