Jean-Philippe Faure : Entre journalisme et rue
On pose les questions à Jean-Philippe …
Dans cette interview, Jean-Philippe Faure partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Jean-Philippe Faure : Mon amour pour l’image et pour les gens est profondément lié à ma profession de journaliste reporter d’images à France 3. Depuis plus de trente ans, je filme l’actualité, les visages, les gestes, les paroles du quotidien. C’est dans cette proximité avec le réel que s’est ancré mon regard. Voici comment j’ai franchi le pas vers la photographie de rue, poussé par le besoin de raconter autrement, en silence. Sans voix off, sans montage, juste une image arrêtée qui laisse place à l’interprétation. La rue m’a offert un terrain libre, brut, humain. J’y retrouve ce qui m’anime : le souci de l’instant juste, du vrai, du fragile.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Jean-Philippe Faure : Je pratique la photographie de rue depuis environ 4 années.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Jean-Philippe Faure : En photographie, je suis autodidacte, mais il est sûr que mon cursus professionnel a facilité mon apprentissage.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Jean-Philippe Faure : J’utilise deux boîtiers : un Ricoh GR III HDF en 28 mm, discret, compact et toujours dans ma poche, et un Sony α7 III équipé d’un 24-105, plus polyvalent, que j’emploie lorsque je souhaite davantage de souplesse technique. Le premier me permet de déambuler, d’aller au contact, de capter les scènes au plus près. Quant au Sony, je l’utilise principalement en position fixe, dans l’attente, à une terrasse de café ou sous un porche… Je n’utilise aucun accessoire superflu, pour rester fluide et réactif.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Jean-Philippe Faure : Le Ricoh GR III est sans doute l’outil qui correspond le mieux à ma pratique. Il est silencieux, rapide, presque invisible. Il me permet de m’effacer, de capter l’instant sans perturber la scène. C’est un compagnon de route idéal pour une photographie instinctive. Le Sony a une fonction intéressante mais différente : il permet une discrétion absolue, surtout lorsque l’on shoote de loin, assis à une terrasse de café ou à l’abri d’un porche, au fin fond d’une rue.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Jean-Philippe Faure : Mon approche est humaniste et contemplative, en noir et blanc. Je cherche à révéler la beauté simple du quotidien, les traces fugaces de notre passage. Mes images oscillent entre silence et tension, avec une part assumée de mélancolie. Je photographie la rue comme un miroir discret de notre condition, pour laisser une trace, pour révéler ce qu’elle dit de nous, sans bruit ni mise en scène.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Jean-Philippe Faure : Oui, tellement… Je me sens proche de l’héritage de Sabine Weiss, Vivian Maier, Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, Raymond Depardon, Louis Stettner — à l’affiche en ce moment aux « Rencontres de la photographie d’Arles ». Leur regard humaniste, leur capacité à capturer l’essentiel dans l’ordinaire me touche. Ils m’ont transmis l’idée que la rue ne ment pas, qu’elle est sincère, sans artifice.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Jean-Philippe Faure : Cette photo me touche par sa simplicité. Fin septembre 2023, en road-trip au Portugal, je tombe par hasard sur cette plage sauvage de l’Algarve. Là, en contrebas, un vieil homme dort, son épouse blottie contre lui sous un vieux parasol, pendant que des familles s’éloignent au loin. J’ai été saisi par cette scène, presque irréelle. Tout y est calme, suspendu. Pour moi, cette photo parle de retrait, de silence, de solitude paisible face au tumulte.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Jean-Philippe Faure : Le premier défi, c’est l’invisibilité : être là sans déranger, sans trahir. Ensuite, il y a le rythme intérieur : apprendre à attendre, à observer sans juger, à ressentir plus qu’à déclencher. Enfin, il y a la réception du public, parfois méfiant. Mais cela fait partie du jeu : la rue est un lieu vivant, libre et imprévisible.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Jean-Philippe Faure : Je photographie avec respect. Mon intention n’est jamais de moquer ou d’exposer, mais de témoigner, de rendre hommage. Si un regard me dérange ou me semble intrusif, je ne publie pas la photo. Je me pose toujours cette question : Est-ce que j’aimerais qu’on me photographie ainsi ? Pour moi, l’éthique précède l’esthétique.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Jean-Philippe Faure : Un jour, au Jardin des Plantes de Montpellier, j’assistais à un concert de l’Orchestre International. L’ambiance était douce, presque suspendue. À un moment, je remarque derrière moi une femme qui s’est assoupie sur l’épaule de sa voisine. La scène était tendre, naturelle. Discrètement, je baisse mon Ricoh sous l’épaule et je fais deux ou trois clichés à l’aveugle, sans bouger, sans déranger. Le concert s’achève. Au moment de me lever, je sens une main sur mon épaule. Je me retourne, un peu surpris, et je me retrouve face à la femme que j’avais photographiée. Elle me dit avec un sourire : « Vous pouvez la garder, mais je ne suis pas sous mes meilleurs jours ! » On a ri tous les deux, et c’était un bon rappel : en street, même quand on agit avec discrétion, les gens peuvent remarquer. Ce qui compte, c’est la bienveillance. Je n’ai jamais de mauvaise intention derrière une photo, et ça, je crois que les gens le sentent.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Jean-Philippe Faure : Marcher beaucoup, observer encore et encore. Ne pas chercher la “bonne photo”, mais être présent, attentif. Travailler la discrétion, la patience, le respect. Et surtout : photographier avec le cœur, pas avec la technique. La rue donne à celui qui sait regarder.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Jean-Philippe Faure : Changer de rythme, de lieu, de point de vue. S’inspirer d’autres arts : le cinéma, la peinture, la poésie. Prendre le temps de revoir ses propres images, d’y lire ce qu’on n’avait pas vu sur le moment. Et surtout : ne pas craindre le vide, car la créativité naît souvent du silence.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Jean-Philippe Faure : Je travaille sur une série cohérente, en noir et blanc, que j’aimerais exposer. Je souhaite aussi publier un second petit livre photo qui rassemble mes scènes de rue les plus fortes. Ce serait une manière de figer dans le temps ce que la rue m’a offert.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Jean-Philippe Faure : Une exposition est prévue les 20 et 21 septembre dans un petit village médiéval aux portes de Montpellier, l’occasion pour des peintres, des poètes et d’autres photographes d’exposer leurs travaux.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Jean-Philippe Faure : Je suivais déjà la page avec intérêt, pour la richesse des contributions et l’esprit bienveillant qui s’en dégage. J’ai fini par franchir le pas et proposer mon travail. C’est un espace rare, où la passion prime sur la compétition. Encore merci à vous pour cet espace de partage.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Jean-Philippe Faure : Le partage, la stimulation créative, le sentiment de ne pas être seul à arpenter les rues avec ce regard particulier. Les échanges nourrissent ma pratique et m’aident à grandir. C’est un lieu où l’on se sent compris, même sans mots…
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Jean-Philippe Faure : La communauté de Street Photography France fait déjà beaucoup pour ses adhérents. Je ne vois pas, pour l’instant, ce qu’on pourrait y apporter de plus. Encore merci à toute l’équipe pour cette tribune formidable, ouverte à tous les passionnés de photographie de rue.

