Hugues Ollivier : Chasser l’invisible au cœur des tensions urbaines

La photographie de rue se déploie ici comme un espace de tensions et de révélations, à la frontière du regard sociologique et de l’écriture poétique. La ville n’est jamais un simple décor, mais un territoire vivant, traversé de signes, de micro-événements et de collisions furtives où l’anonymat dialogue avec la lumière, et où le mouvement devient matière visuelle. Chaque image naît d’une attention aiguë portée aux rythmes urbains, aux strates du réel et à cette énergie diffuse qui circule entre les corps, les architectures et les surfaces.

Membre de SPF, Hugues Ollivier inscrit son travail dans une approche à la fois libre et rigoureuse de la photographie de rue. Son regard privilégie l’acte de voir plutôt que la performance technique, explorant les cadres dans le cadre, les superpositions et les rapprochements improbables pour faire émerger un poème visuel. Une photographie qui ne cherche pas à raconter frontalement, mais à faire ressentir — comme une traversée sensible de notre époque, à hauteur d’homme.

On pose les questions à Hugues

Dans cette interview,  Hugues Ollivier partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Hugues Ollivier : J’ai découvert la photo de rue en visitant des villes, en premier lieu des capitales européennes, donc d’abord en tant que photographe voyageur, avec comme « camp de base » Paris. La tension, l’excitation propre à la grande ville, a fortiori l’exotisme associé à la découverte d’une ville étrangère, sont d’indéniables facteurs photogéniques. La rue, c’est une scène de théâtre, une multiplicité de cadres, des rencontres fortuites, des « collages », des chevauchements insolites. C’est l’inconnu qui peut surgir à tout instant.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Hugues Ollivier : Depuis que je pratique la photographie, c’est-à-dire depuis l’âge de 17 ans. La photographie perdrait beaucoup à se priver d’un tel motif – ne serait-ce que pour comprendre l’époque dans laquelle on vit. La rue n’est qu’une discipline de la photographie mais elle présente cette vertu de totaliser le photographique : morceaux d’architecture, portrait à la volée, paysage urbain, graphisme, reflets, mouvements… Elle se prête aussi bien à la couleur qu’au noir et blanc. Elle est à la photographie ce que l’impressionnisme est à la peinture.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Hugues Ollivier : Au départ autodidacte, j’ai développé une pratique de la photo liée à mes activités de sociologue, pour documenter mes terrains d’enquête. J’ai suivi quelques formations techniques à l’Ecole des Gobelins ou aux Rencontres d’Arles, mais aucune spécifiquement liée à la photo de rue. La photo de rue c’est d’abord et avant tout apprendre à voir.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue ?
Hugues Ollivier : J’utilise de préférence un matériel compact, léger, avec des optiques fixes (plutôt un 50, plus rarement un 24, 35 ou 85). Il m’arrive d’utiliser un reflex plein format quand j’ai besoin d’une image très définie. J’utilise aussi le photophone car je l’ai toujours sur moi mais plutôt en dehors des séances spécialement dédiées à la photo de rue.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Hugues Ollivier : Au-delà de la qualité d’image, le critère essentiel est la compacité et la légèreté de l’équipement pour se mettre au diapason « dans sa zone » et libérer son expression.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Hugues Ollivier : Un style à la fois documentaire et artistique. J’essaie de puiser dans la rue des signes pour exprimer photographiquement l’objet de ma vision. Loin du récit linéaire et de la netteté parfaite, je recherche le poème visuel. J’aime la photo lumineuse, les couleurs expressionnistes, la saturation profonde, les Snap-shot à condition qu’ils soient composés et réfléchis. J’apprécie de multiplier les plans dans l’image, le cadre dans le cadre, les rapprochements improbables. Je suis plutôt « chasseur » que « pêcheur » tout en alternant les deux postures.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Hugues Ollivier : Une kyrielle : Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, Ernst Haas, Raymond Depardon, Paul Graham, Alex Webb

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Hugues Ollivier : Une photo prise à Paris rue de Rivoli au printemps 2025. Un couple adossé à une colonne, réchauffé par un soleil printanier, dont l’attention tout entière est absorbée par le contenu du smartphone. A l’arrière-plan, d’autres personnages se détachent dans l’ombre. Une image qui rend perceptible à la fois l’anonymat propre à la grande ville et la tension qui habite le citadin entre le sentiment de vacuité, de virtualité et de trop-plein. La rue permet cette traversée de micro climats successifs, tantôt nuancés, tantôt tranchés, une suite continue de hautes et basses tensions.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Hugues Ollivier : Le défi consiste à être suffisamment concentré, agile et discret pour restituer l’ambiance et l’énergie de la rue ; la matière, les textures, les surfaces de vie ; la spontanéité des gens, le mouvement, la composition des formes et des couleurs… Plus le milieu urbain est tonique et stimulant, plus la « chasse » promet d’être bonne. A l’inverse, il suffit de transporter un photographe de rue à la campagne pour qu’aussitôt l’uniment vert et la placidité étale lui ôtent tout allant.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable vécue en photographie de rue ?
Hugues Ollivier : Une photographie prise au Mexique dans l’Etat du Chiapas qui m’a valu d’être menacé et poursuivi dans la rue par un passant au motif (je l’ai compris après coup) que j’aurais « volé l’âme » d’une marchande de fruits pourtant photographiée de dos. Bien entendu, il appartient au photographe de respecter le sujet photographié et en l’occurrence de connaitre les mœurs locales, mais il lui faut aussi savoir répondre de son geste et défendre son point de vue de photographe.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue ?
Hugues Ollivier : C’est une question d’éditeur plus que d’auteur. Car, pris à la lettre, le « droit à l’image » signifie la mort de la photographie de rue. Les mœurs et les moyens de communication ont considérablement évolué mais imagine-t-on un William Klein demander la permission avant de shooter ? Au fond, c’est un faux problème : comment d’un côté être reconnu libre de photographier dans l’espace public, et de l’autre, être subordonné au droit à l’image au moment de la diffusion ? Au vrai, c’est une affaire de jurisprudence. A partir de sept personnes sur la photo, le droit à l’image ne s’applique plus. Ma ligne de conduite est simple : c’est l’honnêteté du regard, le respect du sujet, l’éthique de l’image. Bref, je ne suis pas un paparazzo et je fais mienne la « Trinité » de Diderot : le vrai engendre le bon qui engendre le beau.

SPF : Avez-vous déjà rencontré des situations délicates en photographie de rue ?
Hugues Ollivier : Rarement, la mésaventure que j’ai connue au Mexique était une situation limite, mais il est vrai que la réception du photographe de rue varie selon les pays : elle ne pose par exemple aucun problème au Japon alors qu’elle peut s’avérer délicate dans certains pays d’Afrique. De manière générale, il faut être discret, léger, mobile et ficher le camp dès après la prise de vue.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants ?
Hugues Ollivier : De beaucoup regarder la peinture et plus généralement tous les arts visuels, d’observer la vie sociale sous toutes ses formes et de pratiquer toujours et encore la photographie à hauteur d’homme, simplement en marchant dans la rue. Marchez, marchez, marchez, il en sortira toujours quelque chose !

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Hugues Ollivier : La flânerie est la meilleure des méthodes. Les situationnistes, qui n’étaient pas avares en mots, l’ont théorisée en « dérive psycho-géographique ». Les grandes photos comme les grandes idées viennent en marchant. Le but est de transformer la rue en véritable « pellicule photographique ».

SPF : Avez-vous des projets ou objectifs futurs à partager ?
Hugues Ollivier : Je travaille actuellement à une série de diptyques, dont la matière est souvent puisée dans mes photographies de rue. En rapprochant deux images distinctes appartenant à un même contexte pour former un tableau cohérent, j’essaie de rendre visible l’invisible en matérialisant l’intervalle temporel et perceptif qui sépare les deux images.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Hugues Ollivier : Je suis en quête d’une galerie pour exposer cette série et d’un éditeur pour en faire un livre.

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