Geoffrey Fighiera : Paris par quartiers

Derrière son objectif, Geoffrey Fighiera ne cherche ni le spectaculaire ni le hasard heureux. Ce qu’il traque, c’est la solitude, les silences de la ville, les émotions suspendues. Formé au langage du cinéma, passionné de lumière et de composition, il développe une photographie de rue profondément humaine, à la frontière du portrait et du documentaire.

Entre Paris et Sydney, entre les bords de Seine et les marchés marins, ses images racontent des instants discrets, des fragments de vie où l’absurde, la tendresse ou la pudeur surgissent sans crier gare. La rue devient théâtre, mais sans mise en scène. Il regarde, compose, écoute. Et parfois, il range même son appareil pour mieux voir.

Dans cet entretien, il partage ses doutes, ses rencontres, ses maladresses devenues déclics. Avec une parole sincère et généreuse, il interroge la responsabilité du photographe, son éthique, mais aussi le plaisir d’appartenir à une communauté où l’image se pense autant qu’elle se montre.

On pose les questions à Geoffrey …

Dans cette interview, Geoffrey Fighiera partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Dans une vie antérieure, je donnai des formations pour de grandes sociétés partout dans le monde, j’étais constamment en déplacement mais seul, alors je me suis mis à photographier comme ça, pour passer le temps. D’abord l’architecture, puis je me suis rapproché de la rue et surtout des gens.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Environ 15 ans. Mais j’ai arrêté un bon moment pour me consacrer aux films et à la photo en studio.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Geoffrey Fighiera : J’ai d’abord débuté en autodidacte, et comme je suis passionné de cinéma, j’ai fait une école dans ce domaine dans le but de me reconvertir, ce n’était donc pas exactement centré sur la photo, mais j’ai cherché à comprendre le fonctionnement d’une caméra de cinéma, la composition, la lumière, etc. ce qui revient finalement à apprendre la photographie. J’ai beaucoup expérimenté lors de cette formation et surtout j’ai eu de bons interlocuteurs.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Geoffrey Fighiera : Pleins de choses… J’ai d’abord utilisé des réflexes (d’abord un 5D Mark II, en bon amoureux de la vidéo cinématique). Puis, j’ai dérivé vers des choses plus compactes, plus pratiques et surtout plus discrètes, un LX100 de Lumix et puis finalement un Leica M11P. Ce qui ne m’empêche pas de sortir mon iPhone par ailleurs.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Geoffrey Fighiera : Un boitier compact comme mentionné et une focale courte. J’adore le 28 mm, le 35 également. En tous les cas une focale fixe et de préférence un viseur.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Quand on en est à définir son style, c’est certainement qu’on est arrivé quelque part non ? Plus modestement, je dirai que mon sujet principal est la solitude. C’est ce que je photographie. Et avec ça le regard sur l’époque fusse t-il critique et un peu absurde. J’aime ce qui est un peu provoque parfois ou iconoclaste.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Geoffrey Fighiera : Je risque de ne pas être très original mais j’aime les classiques : Saul Leiter, Cartier Bresson, etc. Ah oui, et Araki ! Péché mignon.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Geoffrey Fighiera : Je vais l’appeler « La petite fille à l’oiseau » c’était à Sydney, j’étais en train de déjeuner sur un marché au poisson devant un port où il y avait pleins d’oiseaux marins qui guettaient la bonne nourriture facile. Mon 5D était posé sur la chaise à cote de moi lorsque la petite fille de la table d’à coté s’est retournée brusquement pour défendre son repas contre un Goéland, armée… d’une fourchette en plastique. Le bruit de l’aile de l’animal a déclenché mon instinct, j’ai saisi mon appareil sans même tout à fait comprendre la scène, doigt sur le déclencheur. J’ai quand même eu le temps de composer un peu mais pas de régler l’exposition. A l’arrivée j’adore ce cliché, il fait partie de ceux qui m’ont donné envie de faire de la photo de rue.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Osé aller vers l’autre, aujourd’hui je fais autant de photos de rue que de portraits de rue, ce qui est autre chose mais qui montre que j’ai osé franchir une certaine barrière. J’ai parfois l’impression de faire partie du décor.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Un jour je photographie une femme assise sur les quais de Seine. Elle a les yeux dans le vague, mais un visage plein d’émotion. Le premier cliché est pas mal mais je décide de m’approcher un peu, elle me regarde… alors je lui propose de la photographier directement. Elle accepte. Je lui montre le résultat, elle se met à pleurer et me tombe dans les bras. Je ne sais pas trop quoi faire. Elle finit par me raconter son histoire. Elle vit un truc pas facile, on discute un peu et enfin elle s’apaise. Elle sourit ! On se quitte là dessus au bout d’un moment et c’est tout. Pourquoi je raconte ça… ? Parce que des histoires un peu comme celle là, j’en ai plein ! Pas toujours avec des larmes rassurez-vous.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Geoffrey Fighiera : Il faut savoir faire le tri. Je ne photographie pas des situations qui à mon sens peuvent porter préjudices aux personnes. Je ne prendrai pas un couple qui s’embrasse si on peut les reconnaitre par exemple, ni quelqu’un dans une situation dégradante ou embarrassante, et surtout, je ne publie pas à tout va sur les réseaux sociaux. C’est une chose de photographier, s’en est une autre d’en faire une photo publique.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Geoffrey Fighiera : Je me rappelle d’une fois où une personne avec un masque chirurgicale qui se situait à une dizaine de mètres de moi et dans un groupe de gens s’est énervée. Et moi de lui expliquer que d’une part je ne la prenais pas en photo (ce qui était vrai) et que surtout, comme elle était masquée, elle était méconnaissable… C’était une discussion absurde. Mais dans ce cas il faut parler, rester calme, expliquer qu’on est ni des paparazzi, ni des serial instagrammeurs, il faut aussi accepter d’effacer la photo incriminée. Une autre fois, ça avait commencé de manière agressive et ça s’est terminé par un envoi de la photo à la personne via… instagram !

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Faites simples, sortez dans la rue, faîtes vous plaisir, prenez en photo ce qui vous vient et une fois rentré : regardez ! En faisant ça à chaque sortie, on rentre avec de moins en moins de clichés et de plus en plus de plaisir. Ah oui, et attention au comparaison avec d’autres photographes, c’est démoralisant, avec les réseaux sociaux, vous trouverez toujours matière à déception.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Geoffrey Fighiera : Personnellement quand ça ne vient pas, je me pose des contraintes, focale fixe, sujet, etc. Et des fois je range mon appareil et je regarde. Je marche, j’explore. Et bien souvent ça finit par venir.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Geoffrey Fighiera : Après des années passées à photographier loin de chez moi, j’ai décidé d’explorer Paris, ma ville telle que je la connais, quartier par quartier. Je ne suis définitivement plus un photographe de voyage…

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Geoffrey Fighiera : Rien de planifié pour le moment mais j’y pense.

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Geoffrey Fighiera : Je travaille beaucoup en studio dans mon métier (étant photographe de portrait et réalisateur), et à un moment, je me sentais enfermé, l’exploration et les voyages me manquaient. J’avais envie de refaire des choses pour moi. C’est comme ça que je suis revenu à la photo de rue. Et le fait qu’il existe des communautés comme SPF m’a bien aidé dans ce comeback. C’est super encourageant.

SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Geoffrey Fighiera : Voir ce que les autres font, se découvrir, se faire connaitre, et surtout, la possibilité de participer à des évènements. Ce que j’espère faire bientôt.

SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Geoffrey Fighiera : Non mais je vous le dirai !

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