Emmanuel Bihr : Trente-cinq ans pour nommer la rue

Il arrive que l’on pratique un art longtemps avant de lui donner un nom. Chez Emmanuel Bihr, membre de SPF, la photographie de rue n’est pas née d’une révélation soudaine, mais d’une prise de conscience tardive. Pendant trois décennies, il photographie le monde avec constance — objets, paysages, scènes urbaines — sans chercher à catégoriser son geste. Puis, en 2021, quelque chose se précise : la rue cesse d’être un décor parmi d’autres et devient un territoire à part entière.

Son parcours raconte aussi une transition générationnelle. De l’argentique et du laboratoire noir & blanc aux outils numériques et à Lightroom mobile, il traverse les époques sans nostalgie ni posture. Ce qui demeure, en revanche, c’est la fidélité au regard. Un regard discret, presque effacé, qui privilégie la distance, refuse l’intrusion et cherche à préserver l’état naturel des sujets.

La photographie prise au Louvre cristallise cette manière d’être au monde. Alors que la foule se presse devant la Joconde, Emmanuel décale son attention vers Les Noces de Cana. Là où tout semble saturé, il perçoit une scène invisible : des visiteurs qui, sur l’image, paraissent surgir du tableau lui-même. La photographie devient alors un outil de révélation — non pas spectaculaire, mais subtil.

Dans un environnement où les injonctions techniques et les logiques de visibilité dominent, Emmanuel Bihr défend une pratique simple : rester léger, rester libre, rester attentif. Et continuer, après trente-cinq ans, à entretenir cette vigilance fragile qu’il appelle “l’œil du photographe”.

On pose les questions à Emmanuel

Dans cette interview, Emmanuel partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : Durant 30 ans j’ai photographié tout ce qui m’entourait et qui attirait mon regard; objet, nature, rue mais sans conscience de la notion de photographie de rue. La rue était un sujet comme un autre. C’est en créant mon compte sur Instagram en 2021 que j’ai pris conscience de cette notion et que j’ai commencé à me spécialiser dans la pratique de la photographie de rue. Le côté humain m’attirait.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : Depuis mes débuts en 1990 mais sans en avoir réelement conscience. Plus sérieusement depuis 2021

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Emmanuel Bihr : Je n’ai pas suivi de formation, j’ai appris avec le magazine « Chasseur d’Images » dans les années 1990 + quelques bouquins techniques. Tout d’abord en argentique + labo photo noir & blanc. Aujourd’hui en numérique + Lightroom pour mobile.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Emmanuel Bihr : Actuellement j’utilise en Olympus EM10 avec un zoom équivalent 28-80 et c’est tout. C’est très compact, léger. Idéal pour passer inaperçu et être prêt à tout moment.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Emmanuel Bihr : Je choisi toujours des appareils très compact, que je peux cacher sous une veste si il pleut par exemple ou pour passer inarpeçu si nécessaire. Avec un viseur pour bien maitriser la composition et le cadrage. Un objectif polyvalent pour éviter de devoir changer d’objectif au mauvais moment. Le but de l’équipement est pour moi d’être prêt à tout moment et très réactif

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : Je ne pense pas avoir un style particulier, je dirais que c’est plutôt une approche. J’aime bien mettre en valeur un sujet (humain, animal) dans un environnement particulier ou alors mettre un environnement en valeur avec une présence humaine, que ce soit en ville ou en campagne. Je photographie souvent sans entrer en contact pour essayer de capter l’état naturel du sujet.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Emmanuel Bihr : en 1990 quand j’ai débuté j’aimais Robert Doisneau et Henri Cartier Bresson

en 2021 je redécouvre Henri Cartier Bresson quand je me spécialise dans la photo de rue pour la simplicité et l’éfficacité de ses images.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Emmanuel Bihr : Les gens devant le tableau du Louvre. En famille nous sommes allés visiter le Louvre. J’hésite à prendre mon appareil car dans un musée bondé il y a peu d’opportinité. Je le prend quand même, on ne sait jamais. Au cours de la visite nous arrivons dans la salle de la Joconde. Un monde fou dans la file d’attente, je décide de ne pas faire la queue et d’attendre ma femme et mes enfants juste à côté de la Joconde à la sortie de la file. Je vois ce tableau gigantesque (Les noces de Cana) derrière la foule qui fait queue et je prends cette photo. Plus tard chaque fois que quelqu’un voit cette photo, on me dit « on dirait que les gens sortent du tableau ». J’aime cette histoire car des milliers de gens y passent sans voir ce détails significatif qui, une fois pris en photo, saute aux yeux de tous.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : Le fait d’être discret et de ne pas entrer en contact simplifie pour moi la photo de rue. Je n’ai jamais connu de difficulté avec un passant. Et si cela devait arriver je me conformerai probablement à son souhait (par ex. effacer la photo). Je photographie sans aucune crainte.

Le défi pour moi est ailleurs. Garder une certaine constance et arriver à garder « l’oeil du photographe », un peu comme la peur de la page blanche

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : Lors d’un court séjour à Barcelone je n’avais qu’une soirée pour faire des photos. Malheureusement une pluie torrentielle c’est abattue sur la ville toute la soirée, je n’avais jamais photographié dans ces conditions, tenir un parapluie et un appareil photo c’est compliqué. A la fin le parapluie ne servait à plus rien, j’étais trempé comme une soupe, je pensais avoir définitivement endommagé mon appareil qui n’est pas tropicalisé. Mais nous avons tous survécu (moi et mon appareil) et avons quelques belles photo de parapluies dans le quartier gothique de Barcelone.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Emmanuel Bihr : Je ne photographie pas les SDF.

J’évite de photographier les enfants sauf rares exeptions de photo très interessante et qui ne nuit pas à l’image de l’enfant.

Sinon, pas de limite sauf si quelqu’un me dit ne pas vouloir être pris en photo

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Emmanuel Bihr : non, jamais

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : C’est un espace de liberté comme on en a rarement. Il faut l’exploiter au maximum, ne pas se mettre de limite, ni dans les sujet, ni dans la pratique. Allez-y et prennez du plaisir. Attention au stress des réseaux, ce n’est pas une obligation, allez plutôt dans la rue.

Il y a d’autres sujets qui m’ont bloqués à mes débuts, les « il faut » (photographier en manuel par exemple). On entend tout et son contraire sur pleins de sujets, j’imagine que c’est stressant pour un débutant. Mon conseil: il ne faut rien du tout, chacun fait comme il le sent. En se simplifiant la vie on se concentre mieux sur l’essentiel (pour moi la composition).

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Emmanuel Bihr : Je n’en ai jamais fais mais il paraît que les workshop dans la rue sont efficaces. Sinon malgré tout, Instagram peut être une source d’inspiration. C’est comme cela que je me suis développé en photo de rue, avant Insta je ne savais même pas que la photographie de rue existait.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Emmanuel Bihr : Après 35 ans de pratique solitaire, je souhaite rencontrer des gens en vrai, d’où mon inscription à SPF et je souhaite transmettre, peut-être par l’intermédiaire de workshop dans la rue (et rencontrer des gens)

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Emmanuel Bihr : Pas dans l’immédiat. J’ai une expo prévue en 2027 au Centre Hospitalier du Mans

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