De la banlieue parisienne à New York : itinéraire d’un regard sensible
Chez certains photographes, tout commence dans le tumulte des grandes villes. Chez d’autres, le regard se forme dans les interstices du quotidien — ces moments suspendus entre deux stations, entre deux obligations, entre deux silences. Valérie Vincienne, membre de SPF, appartient à cette seconde catégorie. Son approche ne cherche ni l’éclat ni la tension spectaculaire des métropoles, mais s’ancre dans une attention presque silencieuse portée aux gestes ordinaires.
Son parcours, nourri par des décennies passées dans la presse magazine, se prolonge aujourd’hui dans une pratique photographique où l’intuition précède la compréhension. Dans ses images, l’émotion surgit avant même d’être identifiée, comme si le déclenchement répondait à quelque chose d’invisible. À distance du sensationnel, elle construit une photographie de présence — attentive, respectueuse, et profondément humaine.
À l’heure où elle s’apprête à confronter ce regard à l’énergie de New York, son travail continue de s’écrire dans cette tension subtile entre discrétion et engagement, entre retrait et rencontre.
On pose les questions à Valérie…
Dans cette interview, Valérie partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Valérie Vincienne : C’était en 2012, en découvrant, grâce à une consoeur journaliste, Instagram que tout a commencé. Je me suis prise au jeu très excitant de la « street », au début avec un smartphone. Cet exercice m’a conduit à pratiquer la photo quasi quotidiennement, essentiellement lors de mes trajets entre le travail (à Paris) et la maison (en banlieue). La fréquentation des trains, des gares, du métro représentait pour moi une source inépuisable de scènes à croquer avec mon téléphone.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Valérie Vincienne : Je pratique la streetphotography depuis treize ans maintenant. Mais j’ai abandonné le smartphone pour des appareils numériques (réflex, hybride, compact) avec lesquels je m’amuse beaucoup plus qu’avec un smartphone. Leur usage m’a permis de mieux comprendre le B.-A. BA technique de la photo.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Valérie Vincienne : Je suis parfaitement autodidacte tout en ayant une formation à l’image en tant que journaliste-éditrice dans la presse magazine pendant plus de quarante ans.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Valérie Vincienne : J’ai un réflex Nikon D780 avec quatre objectifs dont un zoom 70-200, un 95, un 35 et un 50mm, équipement que je réserve pour d’autres pratiques photo que la street (portraits, paysages, événements divers, etc.). et j’ai acquis plus récemment un hybride Fuji XT-5 et un compact, le petit Ricoh GR IIIx, plus légers et discrets sur le terrain que le réflex.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Valérie Vincienne : Mes objectifs privilégiés pour la street : avec mon Fuji, les 23 et 33 mm (équivalent 35 et 50 mm en plein format) et le 40 mm (64 mm en plein format) de mon compact GR IIIx. Ma préférence va quand même au 33 mm (50 mm plein format) qui me restitue plus fidèlement ce que mes yeux voient.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Valérie Vincienne : Je ne sais pas si j’ai un style particulier. Je m’essaie à tout. A la couleur, au noir et blanc (j’ai un deuxième compter sur IG dédié entièrement au noir et blanc @vdpphotographie). Après treize ans de photographie, j’ai encore le sentiment qu’il me reste encore beaucoup à apprendre. Je ne suis pas spécialement en quête de spectaculaire, le chaos qui peut émaner de la vie des grandes métropoles m’effraie plutôt, même si je me prépare à découvrir New York (mon prochain défi). Je recherche plutôt à relater des choses simples. Je me positionne en témoin des moments et gestes du quotidien. Instinctivement je vais vers les gens, les scènes et les détails qui me touchent, provoquent chez moi une émotion. Or, une émotion, on ne sait pas toujours d’où elle vient, ce qui l’a provoquée au moment où on décide d’appuyer sur le déclencheur. Ce peut être quelque chose que tu es la seule à voir… ou pas. C’est après-coup, au moment d’éditer les images que la réflexion commence et les choix se font de partager, de montrer… ou pas!
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Valérie Vincienne : Il y a bien sûr ce courant de la photo humaniste qui m’inspire. En particulier Sabine Weiss. Elle qui ne se considérait pas comme une artiste avait un sens de la composition remarquable. Ses photos nous livrent en toute simplicité des morceaux d’humanité qui touchent à l’universel.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Valérie Vincienne : Cette photo prise à Bar-sur-Aube (5000 habitants) est représentative de ces petites villes provinciales où l’on imagine qu’il ne se passe pas grand-chose. En tout cas, ce jour-là, les rues du centre sont bien vides, les boutiques désertées et puis cette passante, de rouge vêtue, qui s’avance. Je l’ai repérée de loin. Plantée devant cette boutique à l’enseigne évocatrice, j’ai décidé d’attendre afin de m’offrir cet « instant d’évasion ».
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Valérie Vincienne : La majorité de mes photos sont prises sur le vif, je me fais la plus discrète possible, afin de saisir des instants vrais, non posés. Il me faut parfois me faire violence pour aller au devant des gens avec l’appareil bien en vue. Ce doit être le syndrome de l’imposteur qui me poursuit. J’aime pourtant faire des portraits. C’est l’occasion d’échanges toujours intéressants avec les gens. Mais il faut que je sois en bonne disposition. Et là le sourire est un sésame.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Valérie Vincienne : Il m’est arrivée à mes débuts dans la street de devoir supprimer une photo à la demande expresse d’une personne que j’avais photographiée. Assise sur une moto, la femme, en tenue hyper sexy, fumait une cigarette tout en discutant avec un homme que j’apercevais de dos. Je pensais m’être fait discrète mais elle m’a repérée, s’est précipitée vers moi très en colère, me demandant de voir la photo et de la supprimer. Ce que j’ai bien entendu fait sans rechigner. Puis nous avons parlé un peu, elle s’est détendue. Il se trouve que la dame en question était une prostituée au travail. Sa demande était légitime. Dès qu’il y a risque de nuire à la personne, il vaut mieux s’abstenir de shooter ou, si on a shooté, éviter de publier.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Valérie Vincienne : La règle, c’est d’éviter de porter préjudice aux personnes et à leur dignité. A mon sens, le respect de la personne est primordial. J’évite par exemple de photographier des sans-abris trop abimés par la rue.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Valérie Vincienne : Lire plus haut
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Valérie Vincienne : Je dirais seulement lancez-vous, expérimentez, suivez votre instinct, allez chercher l’inspiration partout, dans les livres, au cinéma, dans les musées, les expos, auprès des communautés de photographes. La photo, c’est un apprentissage qui ne finit jamais.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Valérie Vincienne : Idem ci-dessus
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Valérie Vincienne : Je pars bientôt à New York où l’une de mes photos est exposée dans le cadre du Women Streephotography Festival 2026. Ce sera pour moi l’occasion de rencontrer des femmes photographes de talent venus du monde entier et d’améliorer mon anglais! J’ai hâte aussi de découvrir cette ville qui est un « must » pour la photographie de rue.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Valérie Vincienne : Je travaille actuellement à un zine sur mes photos de street prises en Bretagne, où j’ai mon port d’attache.

