Conversations Monochromes avec Vincent Chaudron
Dans les méandres pavés des cités, là où le tumulte des vies s’entremêle dans une chorégraphie silencieuse, un observateur discret et passionné, Vincent Chaudron, s’aventure avec son objectif pour saisir les fragments fugaces d’existence qui scintillent au coin des rues. Sa quête de la quintessence de la vie urbaine se traduit par une symphonie visuelle de moments fugitifs, une épopée photographique qui transcende les limites de l’ordinaire pour révéler l’extraordinaire en chacun de nous.
La photographie de rue de Vincent est une célébration de l’éphémère, une ode à la beauté émanant des instants évanescents. Dans son monde en noir et blanc, chaque coin de rue, chaque façade et chaque passant deviennent les acteurs d’une pièce théâtrale grandiose. Les rues sont son théâtre, les passants ses protagonistes, et la lumière son scénographe invisible. Ensemble, ils créent un spectacle qui résonne avec la vibration unique de chaque ville qu’il explore.
À travers les yeux de Vincent, la photographie de rue devient un dialogue entre l’observateur et l’observé, une connexion fugace mais profonde avec l’âme de la ville. Chaque cliché révèle un panache narratif, une tranche de vie suspendue dans le temps, une histoire que seule l’œil attentif de l’artiste a su capturer. Chaque image est une invitation à plonger dans les ruelles animées, à découvrir les mystères cachés derrière les visages, à ressentir l’essence même de chaque instant gravé sur la pellicule.
Le viseur de Vincent devient sa fenêtre vers l’âme d’une ville, chaque cliché une invitation à explorer l’intimité anonyme des passants, à plonger dans l’instantanéité d’un sourire, d’un geste, ou d’une pose. Telle une danse captivante, son travail évoque une conversation entre les formes et les ombres, une réflexion sur l’interaction entre la lumière et l’obscurité qui façonne le tissu de la vie urbaine.
Lorsque Vincent se promène dans les artères de la cité, il recherche bien plus qu’une simple image ; il quête la vérité qui réside dans l’effervescence des rues. Sa lentille devient un miroir, reflétant non seulement les visages qu’il croise, mais aussi l’esprit de la cité elle-même, vibrant d’une multitude de destins entrelacés. À travers chaque cliché, il transcende la réalité brute pour capturer l’émotion pure, l’instant fugitif où la vie se cristallise en une seule image.
On pose les questions à Vincent…
Vincent Chaudron nous emporte dans un voyage visuel à travers les rues animées, illuminant l’obscurité de l’anonymat avec la lumière de la découverte. Chaque photographie est une incursion dans l’intimité anonyme de la vie quotidienne, une célébration de la diversité humaine et une ode à la beauté complexe des villes qui ne cessent jamais de bouger.
SPF : Pouvez-vous nous parler de votre parcours en tant que photographe de rue ? Comment êtes-vous tombé amoureux de cette forme d’expression artistique ?
Vincent : Ma pratique photographique peut se résumer par l’usage d’un jetable en vacances durant mon enfance sans vraiment évoluer jusqu’à mes études en graphisme. C’est à ce moment que j’ai développé mon intérêt pour ce médium. Autant pour la technique et l’outil en lui-même. J’ai commencé à appréhender l’usage de la photo par le biais de diverses tentatives, mais aussi en écumant les brocantes pour acheter les appareils argentiques les plus intéressants que je pouvais trouver. Ce qui fait que j’ai pas mal d’appareils dans ma collection traversant l’histoire de la photographie.
Mais c’est certainement durant l’épisode du COVID que ma pratique a le plus évolué. Faisant partie de la tranche des «non-essentiels», j’ai déjà commencé à me pencher encore plus sur l’outil en lui-même en réparant les appareils que j’avais en ma possession et en traversant la ville presque tous les jours avec un appareil. Ayant baigné dans le monde de l’image durant plusieurs années, il était finalement naturel de trouver une forme d’expression à travers la photo. De plus, les automatismes et les sources d’inspiration liés aux références de l’histoire de l’art et de la photographie étaient naturels. Mais c’était surtout, durant cette période particulière, une manière de me réapproprier le temps sans le subir en le figeant et aussi en déambulant à mon rythme dans les rues où les gens sont parfois très pressés ou simplement dans l’attente. Il était également très intéressant de recréer une forme de relation avec les personnes que je photographiais alors que les liens sociaux étaient plus ou moins mis sur pause. J’ai souvent remarqué que je recroisais des personnes photographiées quelques jours plus tôt ou encore vu des personnes sur plusieurs photos différentes alors que sans cela, je ne leur aurais probablement porté aucune attention.
SPF : Vous photographiez principalement en noir et blanc, en créant des images très contrastées. Qu’est-ce qui vous attire dans cette esthétique et comment pensez-vous que le noir et blanc renforce l’impact de vos photos de rue ?
Vincent : On dit souvent que le n&b permet de mettre en valeur les formes et les sujets dans des situations/scènes qui manquent de couleurs. Les rues de nos villes sont parfois ternes durant certaines saisons, le n&b permet de garder une régularité dans le rendu photographique sans avoir à trop abuser du post-traitement.
Mais surtout, j’utilise des appareils numériques et argentiques dans ma pratique de la photographie. En argentique le n&b est bien plus simple d’utilisation et moins onéreux. La contrainte s’est transformée avec le temps en cadre dans lequel j’ai mes habitudes et où je me sens bien. C’est une évidence pour moi de travailler de cette manière et je peux me concentrer pleinement sur l’instant, même si je m’autorise parfois de traiter certains sujets en couleur.
Enfin, je trouve l’image bien plus impactante en n&b. Mêlé avec un contraste poussé, le sujet attire le regard et est souvent mis en valeur naturellement alors que la couleur pourrait diriger l’œil sur des détails moins importants.
SPF : En tant que photographe basé à Strasbourg, en France, qu’est-ce qui rend cet endroit si inspirant pour votre travail de rue ? Y a-t-il des aspects spécifiques de la ville qui se prêtent particulièrement bien à la photographie en noir et blanc ?
Vincent : C’est avant tout un terrain de jeu grandiose. La ville de Strasbourg est grande tout en restant à taille humaine. On peut traverser la ville facilement à pied et y trouver des ambiances et des endroits très hétéroclites. La ville est vivante, étudiante, traversée par beaucoup de touristes en fonction des périodes de l’année, ce qui permet de tomber sur une multitude de scènes de vie qui n’attendent que d’être photographiées.
Enfin, je vis à Strasbourg depuis presque 20 ans et je connais une grande partie de la ville comme ma poche. C’est un avantage non-négligeable que de savoir où se trouvent les lieux à forte fréquentation, où et comment la lumière va apparaître de façon optimale et d’avoir des lieux que l’on connaît bien et que l’on souhaite photographier ou même imaginer certaines scènes en avance.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience marquante où la composition ou le contraste des tons en noir et blanc ont joué un rôle essentiel dans la réussite de votre photo ?
Vincent : Un jour en fin de session, le soleil était bas dans le ciel et il restait peu d’endroits dans la ville où trouver une lumière très franche. Les bâtiments masquaient les derniers rayons du soleil et ne laissaient place qu’à une lumière diffuse. En retournant à mon domicile, je suis passé à un endroit où le soleil avait trouvé la place de se poser au sol en passant entre deux petits bâtiments. Cette zone était très lumineuse alors que ce qui l’entourait était naturellement plus sombre. En portant l’appareil à mon œil et en jouant sur la correction d’exposition j’ai réussi à avoir une image extrêmement contrastée à travers la visée de mon appareil sans que cela ne produise une image suffisamment intéressante. C’est pile à ce moment que plusieurs personnes m’ont dépassé (presque parfaitement alignées) pour traverser cette zone de lumière juste devant moi. Ils étaient bien sombres alors que le contour de leur silhouette était suffisamment éclairé. Bien que je n’ai pas d’attrait particulier à photographier les gens de dos et que la scène était des plus banales, j’ai immédiatement déclenché par simple curiosité, convaincu que le jeu de contraste donnerait quelque chose. Je crois que le résultat n’est vraiment pas si mal.
SPF : Y a-t-il des défis spécifiques liés à la capture d’images contrastées en noir et blanc dans l’environnement urbain ? Comment les surmontez-vous ?
Vincent : Il est totalement impossible de travailler la lumière comme dans un studio donc on est totalement tributaire de la lumière naturelle. Il faut trouver les endroits où la lumière impact l’environnement de la manière la plus intéressante possible, mais aussi observer comment les personnes traversent ces endroits. Impossible de les diriger comme dans un studio. Il faut simplement espérer qu’ils se posent ou qu’ils passent au bon endroit. Il y a comme une certaine forme de quête dans cette pratique qui rend cet exercice toujours différent et intéressant.
SPF : Quel rôle joue l’éclairage dans votre travail de photographe de rue en noir et blanc ? Avez-vous une approche particulière pour exploiter les jeux d’ombre et de lumière dans vos compositions ?
Vincent : Tout photographe va chercher à sculpter la lumière d’une certaine manière. C’est d’autant plus important en noir et blanc. Seul le niveau de gris va apporter de l’information et du détail. Je vais donc essayer de déambuler en ville en prêtant attention à la position du soleil et son impact sur les bâtiments, le mobilier urbain et les personnes que je peux croiser en adaptant le chemin que j’emprunte afin d’avoir la source lumineuse derrière moi.
Mais je rythme aussi mes balades en prenant la tangente en me mettant alors face au soleil. Souvent, en fin de balade, lorsque le soleil commence à baisser vers l’horizon, c’est le bon moment pour moi d’essayer de faire des clichés contrastés. Je porte beaucoup plus mon appareil jusqu’à mon œil et je vais chercher des clichés où l’échelle de gris laisse un peu plus place à des blancs bien éclatants et des noirs très profonds.
SPF : En tant que photographe de rue, comment établissez-vous une connexion avec vos sujets tout en créant des images contrastées et saisissantes ? Avez-vous une approche spécifique pour capturer leur authenticité ?
Vincent : Je m’inspire tout particulièrement à l’approche qu’avait Garry Winogrand, photographe américain des années 70.
Tout comme lui, j’utilise une focale courte, l’appareil contre mon torse et la main posée sur l’appareil prêt à déclencher à tout moment. La plupart du temps l’objectif ouvert à f8, je m’appuie sur l’hyperfocale pour ne pas porter mon appareil à mon œil au moment de photographier. Grâce à cette technique, je peux m’approcher de mes sujets sans attirer l’attention afin que les scènes que je fige reste le plus naturel possible.
Cette technique demande d’avoir une grande luminosité pour fonctionner, mais produit tout de même pas mal de ratés. Le facteur « chance » apporte sa dose d’émerveillement lors du tri d’une session quand je tombe sur des clichés réussis.
SPF : Outre le contraste visuel, quels autres éléments esthétiques recherchez-vous lors de la composition de vos photos de rue en noir et blanc ?
Vincent : Comme je shoot majoritairement l’appareil au niveau du buste, j’utilise la plupart du temps le mode rafale lorsque je suis proche d’un sujet qui attire mon attention. Je ne cherche donc pas forcément quelque chose en particulier lors du déclenchement. Je déclenche lorsque j’observe une luminosité qui me plaît ou si je rencontre une situation ou un sujet intéressant et parfois juste parce que l’envie me prend sans avoir besoin de plus de justification. Les scènes les plus banales peuvent être les plus représentatives de la vie de tous les jours.
Les cadrages sont souvent aléatoires, mais cela ajoute à mes yeux une once de dynamisme tout en gardant l’aspect brut de la scène et apporte un certain charme. J’ai ensuite la liberté de sélectionner l’image où la lumière s’est le mieux positionnée sur le sujet en post-traitement.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux photographes aspirants qui souhaitent explorer la photographie de rue en noir et blanc et créer des images contrastées ?
Vincent : Le premier conseil que j’aurais à donner, serait de sortir le plus possible et toujours avec de quoi photographier. Un compact, point and shoot, numérique ou même un smartphone.
Flânez à votre rythme en prenant le temps d’observer l’environnement qui vous entoure. Ouvrez grand les yeux et tendez bien l’oreille afin de ne pas louper des situations qui feront mouche et surtout n’hésitez jamais à appuyer sur le déclencheur. Il vaut mieux une photo loupée que le regret d’une image qu’on aurait aimé prendre.
Quant à la technique, il suffit de chercher la lumière là où elle se trouve. L’ombre d’un bâtiment en milieu de journée laissant passer un filet de lumière. La lumière rasante du soleil en début ou en fin de journée, en contre-jour et en positionnant votre sujet entre le soleil et l’appareil photo ou encore un lampadaire n’éclairant qu’une partie d’une scène ou d’un sujet en pleine nuit. Testez tout ce qu’il est possible de faire avec n’importe quelle source de lumière.
Et surtout armez-vous de patience. Il y a des jours où l’on est envahi d’idées et d’autres où il faut parfois attendre de longs moments pour avoir une photographie impactante.
SPF : Pouvez-vous nous parler d’un projet ou d’une direction que vous aimeriez explorer à l’avenir dans votre photographie de rue en noir et blanc ? Quelles sont vos aspirations en tant que photographe ?
Vincent : Pour le moment, je me plais dans ma pratique de photographie de rue. S’il y avait une chose à faire, ce serait de voyager plus à l’étranger pour observer d’autres cultures à travers les rues, des scènes de vie que l’on y croise et les habitudes de ceux qui les traversent.
Je me dirige également vers la photographie au collodion humide au grand format. Un procédé qui demande aussi énormément de patience, se trouvant plutôt dans la maîtrise technique et dont le résultat est souvent magique et créant un objet unique à chaque cliché. Et pourquoi ne pas pousser le vice en utilisant ce procédé en pleine rue ?!
