À travers l’Objectif de Daniel Eric Tissot : De la Guerre à la Rue

Dans le monde exigeant de la photographie de rue, Daniel Eric Tissot se démarque par son parcours singulier, allant de la Légion étrangère à la capture d’instantanés dans les rues du monde avec un Leica M. Membre respecté de Street Photography France, il partage avec nous ses expériences, ses défis et sa passion pour la photographie en noir et blanc. Au cours de cette entrevue, Daniel nous plonge dans les coulisses de son métier de reporter-photographe pour « Képi blanc », nous fait découvrir les subtilités de la visée télémétrique et dévoile les histoires poignantes qui l’ont inspiré à quitter la Légion étrangère pour se consacrer pleinement à l’art de la photographie de rue. Découvrez ses précieux conseils pour les aspirants photographes de rue et explorez son projet photographique en cours, une exploration des vies méconnues derrière le képi blanc de la Légion étrangère. Suivez-nous dans ce voyage captivant à travers l’objectif de Daniel Eric Tissot.

On pose les questions à Daniel…

Photo par Sandra Guadagnino

Dans cette interview, Daniel Eric Tissot partage avec nous son parcours photographique.

 

SPF : Vous avez une expérience impressionnante en tant que photographe, notamment en tant que reporter-photographe pour « Képi blanc ». Pouvez-vous nous partager un moment particulièrement mémorable de cette période où vous avez couvert des théâtres d’opérations ?

Daniel : En 2002 lors d’un exercice militaire international et interarmées Franco-Djibouto- Ethiopien sur le territoire de Djibouti (corne de l’Afrique) j’étais en tête de convoi dans une P4 (jeep) accompagnant deux grands reporters venus faire des images sur cet exercice. Nous arrivons à Kouta Bouyya, nous devons y passer une semaine. Nous nous présentons sur un checkpoint où nous devons être pris en compte par un officier Ethiopien et ses hommes pour qu’ils nous présentent le dispositif et nous accompagnent sur le terrain. Nous débarquons et nous allons dans une vieille baraque en moellons et tôle ondulée qui est en fait à l’origine le bureau de police du village (il est 13h00 il fait 38°). Je suis accompagné d’un officier Légion du B.O.I. (bureau opération instruction) ainsi que des deux photographes. Après quelques formalités, l’officier Ethiopien nous a demandés de présenter notre matériel photo avant de poursuivre, il s’adresse en anglais à l’un des deux photographes et lui dit : « I don’t think you’ll be able to continue with this material ! » (il avait un EOS1 et un 70-200) il regarde l’autre photographe et dit : when for you it’s good ! (il avait un Leica M). J’ai demandé ce qui n’allait pas à un militaire éthiopien qui parlait bien le français il m’a expliqué que l’un des deux photographes avait du trop gros matériel qu’il ne pourrait pas faire de photos avec ici, mais que pour l’autre ça allait. Nous avons essayé de négocier mais l’officier Ethiopien n’a rien voulu savoir. Le photographe, « un Américain » ne savait plus comment faire, car partout où nous allions aller par la suite, l’officier serait avec nous. « Le photographe au Leica » un Français m’a expliqué que ce n’était pas la première fois qu’il était confronté à cela. Nous avons quitté le poste et avons embarqué dans nos véhicules, j’ai dit à l’Américain que j’avais peut-être une solution pour lui. Il y a quelques semaines, nous avons reçu au régiment un boîtier EOS D60 (un des premiers numériques) avec un 50 1.4. J’ai demandé à mon commandant si on pouvait nous le faire parvenir par la prochaine « rotation Puma » il a fallu contacter la base arrière. Il nous a été envoyé deux jours après. Résultat, le photographe a pris beaucoup de notes et fait très peu de photos. Quant à son homologue, il a pu faire un reportage complet et aller partout sans attirer l’attention. Quand j’y repense, c’était peut-être prémonitoire sur ma décision quelques années plus tard de passer au Leica.

SPF : Le passage du système reflex aux Leica M a été un changement majeur dans votre parcours photographique. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à faire ce choix et comment cela a influencé votre approche de la photographie en noir et blanc ?

Daniel : Bon nombre de camarades photographes n’ont pas compris mon virage à 180 degrés. Ayant travaillé avec des réflexes volumineux et lourds (EOS 1D) et peu discrets pendant des années, j’ai décidé en 2019 de passer à la visée télémétrique et de me mettre à la Street photo. Ayant rencontré beaucoup de grands reporters travaillant au télémétrique, y pensant depuis longtemps, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais, car il faut une bonne vue pour travailler au M. J’ai quand même gardé mon vieux EOS 1D Mk III, est un 50mm, afin de garantir mes images, et c’est parti avec un Leica M10 et un 35mm. Avec le temps, je me suis aperçu que je convertissais 80% de mes images en noir et blanc. Oui, j’ai toujours eu une grande affection pour le noir et blanc. Là encore, il faut se remettre doublement en question, la visée télémétrique et le noir et blanc. On revient aux bases de la photo. J’ai donc fini par passer au M Monochrom. Le noir et blanc fait partie pour moi de « l’intention photographique ». Le noir et blanc simplifie l’image, on n’est plus distrait par la couleur, on peut se concentrer sur la composition, les tonalités. Cela facilite la cohérence d’une série.

SPF : Le télémétrique est souvent considéré comme un style de photographie élitiste et puriste. Comment décririez-vous les défis spécifiques et les avantages uniques de l’utilisation d’un Leica M pour la photographie de rue ?

Daniel : Le télémétrique, c’est une autre école, à la fois élitiste et puriste, qui fait de ces boîtiers des appareils très spéciaux à ne pas mettre entre toutes les mains. On l’oublie souvent un peu vite ! Et quand on vient du reflex, le changement est rude. Dans le viseur, on a quasiment aucune information. Pas de collimateur, mais un rectangle pour le cadrage et juste un indicateur d’exposition lorsque l’on est en manuel complet. Une flèche vers la droite ou vers la gauche, selon que l’on est sur ou sous exposé, un point rouge quand l’exposition est correcte. C’est succinct. En mode de priorité à l’ouverture, l’affichage change pour laisser la place à la vitesse de déclenchement que le couple ouverture-sensibilité nécessitera. Cette seconde configuration est la plus proche de ce que le monde du reflex offre comme sensation. Mais dans les deux cas, on arrive facilement à bien paramétrer l’appareil. Spartiate, mais efficace. Le gros du problème que l’on rencontre quand on débute au télémétrique vient à la mise au point. Pas d’autofocus ici bien sûr, mais ce n’est pas vraiment un problème. On a juste une zone rectangulaire au milieu du viseur qui présente une image en superposition. C’est votre scène. Pour que la mise au point soit correcte, il faut que les deux images soient parfaitement alignées. Facile à dire… bien plus qu’à faire. La zone de mise au point est petite, et nécessite de prendre des repères très contrastés et très précis. Un peu comme ceux d’une mire de test en labo. Dans la réalité, la mise au point est excessivement difficile à faire avec précision quand on débute, faute à une zone trop petite. Résultat, on y passe un temps fou et lorsqu’on déclenche c’est souvent sans la certitude d’être bon. Le télémétrique, ça se dompte, et ce n’est pas simple. Faire des images au télémétrique avec une optique « bien callée » est encore plus rapide qu’au réflex, car on n’a pas besoin d’appuyer une première fois pour faire la mise au point, on se consacre directement à la scène, à ce qui va rentrer dans le cadre. Cela permet de composer différemment, on décadre plus facilement, les lignes et formes s’organisent différemment et le cerveau s’adapte, mais il faut du temps.

SPF : Vous avez mentionné que la mise au point avec un Leica M peut être difficile, en particulier pour les débutants. Pouvez-vous partager des conseils ou des astuces pour maîtriser cet aspect essentiel de la photographie télémétrique ?

Daniel : Les optiques M Leica ou compatibles sont toutes manuelles, elles ont toutes des inscriptions (distance focale, ouverture), fini le réflex, où on n’a qu’à appuyer sur le déclencheur pour faire la mise au point. Là il faut se creuser la tête, bien connaître les abaques de son optique, et se replonger dans les bases de la photo. Le mieux pour débuter je pense, est de commencer à travailler en hyperfocale. Il faut essayer de se familiariser avec la distance sujet-objectif, et se jeter à l’eau, et bouffer de la mise au point ! La photographie de rue est souvent associée à la capture d’instants fugaces et à l’expression de la vie quotidienne. Quels sont les éléments qui vous inspirent le plus lorsque vous parcourez les rues avec votre Leica M ?

SPF : La photographie de rue est souvent associée à la capture d’instants fugaces et à l’expression de la vie quotidienne. Quels sont les éléments qui vous inspirent le plus lorsque vous parcourez les rues avec votre Leica M ?

Daniel : Chasser l’inattendu, aller à la rencontre des gens, car derrière chaque personne se cache une histoire. Documenter son époque, raconter la vie des gens.

SPF : Votre site mentionne que vous avez choisi de quitter la Légion étrangère après 25 ans de service pour vous consacrer pleinement à la photographie. Pouvez-vous nous raconter ce moment de transition et comment vous avez vécu cette décision ?

Daniel : Il m’a fallu à peu près un an de réflexion pour me décider, mais je pense avoir choisi le bon moment, car l’étape suivante aurait été 30 ans, et ça fait long. Les changements et restructurations dans l’armée française m’ont également motivé. Et puis, souhaitant profiter d’une deuxième vie, arriver à cinquante ans sur le marché du travail aurait été encore plus compliqué. Cela a été une période difficile, car c’est la perte de repères de toute une vie. L’inconnu fait peur. « Arriver dans le civil » est le grand saut dans l’inconnu, on ne connaît personne, on repart à zéro. La pratique de la photo de rue m’a permis de me retrouver et de me recentrer, car j’aime bien marcher 8 à 12 km selon les jours. Comme le disait Marc Riboud : Pour faire de bonnes photos, il faut surtout avoir de bons souliers.

SPF : La photographie en noir et blanc a une esthétique intemporelle et émotionnelle. Comment choisissez-vous les sujets et les scènes qui fonctionnent le mieux dans ce format ?

Daniel : Même si tout ne matche pas toujours en noir et blanc, c’est sous la contrainte que l’on devient créatif ! Avec le Monochrom, je n’ai pas le choix. Le noir et blanc permet de faire passer des messages, on revient à l’essentiel. Je trouve qu’il apporte davantage d’authenticité et d’originalité aux photos.

SPF : En tant que membre de Street Photography France, comment voyez-vous l’évolution de la photographie de rue en France et dans le monde ? Y a-t-il des tendances ou des mouvements qui vous intriguent particulièrement ?

Daniel : De nos jours on ne peut plus faire ce que l’on veut, et ce qui était possible du temps de nos anciens devient aujourd’hui juridiquement risqué pour le photographe. Les gens dans la rue confondent droits d’auteur, droit à l’image. Si la jurisprudence joue en notre faveur, nous n’en sommes pas moins sous pression. Comme on le dit à la Légion « Pas vu, pas pris ! » Il y a quand même une différence dans les pays anglophones où la pratique de la photo de rue est mieux comprise. Il n’y a pas de tendance, ou mouvements qui m’intriguent particulièrement.

SPF : Pouvez-vous nous parler d’un projet photographique en cours ou à venir qui vous passionne et que vous aimeriez partager avec notre public ?

Daniel : La Légion étrangère n’abandonne jamais ni ses morts, ni ses blessés, ni ses armes ! Depuis 1954, la Légion étrangère accueille dans un domaine situé au pied de la montagne Sainte-Victoire dans le sud de la France, sur la commune de Puyloubier, des légionnaires blessés, invalides, ou malades, qui ne peuvent plus combattre, ou qui n’ont plus de famille, car leur seule famille c’est la Légion ! Les anciens y font de la céramique et de la reliure, la vigne est devenue le point fort de l’institution. La Légion étrangère est la seule arme au monde à proposer cela. Ils ont comme le dit notre devise servi avec honneur et fidélité. Pour y être passé à plusieurs reprises quand j’étais en activité, j’y ai rencontré des anciens de l’Indochine, de l’Algérie, qui m’ont raconté des bribes de leurs vies en campagne. Nous sommes en 2023, ces hommes ne sont plus. Les campagnes ont changé, je souhaite faire découvrir certains de ces hommes sans noms, qui n’ont pas fait que défiler avec un képi blanc sur les Champs-Élysées.

SPF : Enfin, pour les aspirants photographes de rue, quels conseils ou mots d’encouragement aimeriez-vous leur transmettre pour les inspirer dans leur propre parcours photographique ?

Daniel : Avoir de bonnes chaussures. La rue est un formidable terrain de jeu ! Il faut expérimenter, soigner sa composition pour ramener des images originales. Être patient, mais également attentif à son environnement. Mais surtout ne pas se faire remarquer.

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